538 EXPÉRIENCES SUR LA LONGUEUR
au-dessus des ondes transparentes comme le cristal : partout la vie sem-blait abandonner une terre froide et humide, pour se réfugier, plusvariée et plus active, dans l’air et dans les eaux. Mais aussitôt quele soir étend son voile sur ces sauvages retraites, tout rentre dans lapaix, dans le silence. Quelquefois un léger vent du sud adoucit lafroideur de Pair, et permet aux astres de la nuit d’éclairer de l’éclatle plus pur cette scène tranquille, dont aucun bruit n’interrompt plusla paix profonde, si ce n’est, par intervalle, le murmure lointain desvagues mourantes , ou le cri doux et plaintif d’une mouette rasant rapi-dement la surface des flots.
Après deux mois de séjour, je quittai ces îles, emportant des sou-venirs pour toute ma vie. Ln coup de vent de l’équinoxe me ramenaà Edimbourg en cinquante heures. Ce passage brusque de la solitudeau bruit du monde, de la simplicité patriarcbale aux ralïinemens dela civilisation et du luxe n’est pas sans attrait. Le colonel Elphinstone,par le plus obligeant accueil, me prouva que l’amitié n’était pas touteretirée aux îles Shetland. J’étais triste, et souffrant de tant de fatigues;M. Elphinstone me reçut dans sa maison, et m’y garda comme unparent, comme un ami. Ce fut alors qu’entièrement désoccupé demes observations, je pus contempler à loisir tout ce que l’état socialle plus avancé offre, dans ce pays, en institutions et en hommes ;spectacle à la fois consolant et triste pour quiconque a passé sa vie aumilieu des troubles du continent. Je vis un peuple pauvre, mais labo-rieux; libre, mais respectueusement soumis aux lois; moral et religieuxsans âpreté, tolérant sans indifférence. Je vis des paysans apprendreà lire dans des livres où se trouvent des essais d’Adisson et de Pope,Je vis les ouvrages de Johnson, de Chesterfield, et des plus agréablesmoralistes anglais , offerts en délassement à la classe moyenne du peuple :dans des coches d’eau, comme ailleurs, on y mettrait des jeux decartes et de dés. Je vis des fermiers de village se réunir en clubspour délibérer sur des intérêts de politique ou d’agriculture, et s’as-socier pour acheter des livres utiles, au nombre desquels ils mettaientl’Encyclopédie britannique, que l’on sait être rédigée, à Edimbourg ,par des savans et des philosophes du premier ordre. Je vis enfin desclasses supérieures de la société, assorties à ce haut degré de civilisa-tion , et réellement dignes d’y occuper la première place par leurs lu-mières et par la noblesse de leurs sentimens; je les vis excitant, dirigeant