486
TROISIESME LIEU
consomme , n’est rien à comparer avec l’énormequantité de ce misérable gramen, dont tous leschamps sont infestés. S’il avoit un emploi utilequi pût le faire rechercher , quelle obligationn’auroit-on pas à la chimie , pour nous avoirdonné ce moyen singulier de nous en délivrer !Cette matière est importante : elle mériteroit,peut-être , qu’on la mît au concours , et quequelque Société d’agriculture ou d’économie in-dustrielle en fit l’objet d’un prix considérable.
Le chiendent est de la famille nombreuse desplantes graminées, qui sont plus ou moins suscep-tibles des fermentations saccharine et vineuse.Je ne parle pas de ses graines , mais de ses ra-cines , qui sont très - longues et naturellementsucrées. On étoit sur la voie de cette découverte,lorsque la disette des cidres faisoit chercher par-tout des boissons supplétives, dans la ci-devantNormandie .
La Gazette d’Agriculture rapporta, dans cetemps, la recette suivante :
Bière de chiendent. Recueillez, au printempsou à la fin de l’automne , les racines de chien-dent ; lavez-les bien , et après les avoir coupéesen morceaux très-petits , faites-les sécher , ainsiqu’il se pratique pour la racine de chicorée ,lorsqu’on en veut faire une espèce de café. Lechiendent, ainsi haché, doit être ensuite moulu,mais grossièrement ; après quoi on l’employe ,comme l’orge , pour faire de la bière. Lorsqu’onveut garder une grande quantité de ces racines ,il ne faut pas les mettre en tas , parce qu’ellesgerment ou se moisissent , ce qui donne à labière un goût désagréable. Après avoir fait bienbouillir le chiendent, et y avoir jeté un peu dehoublon , on finit par y mettre de la bonne le-vure de bière, et cette dernière opération se doitfaire dans un endroit chaud. Cette bière est bonneet nourrissante ; on peut la faire forte ou foible,suivant la quantité de racines qu’on juge à pro-pos d’employer.
La Société royale d’agriculture de Rouenchargea l’un de ses membres , Damhoumey,de répéter ce procédé , indiqué sans fixation dedoses , et d’essayer de composer une bière avecla racine de chiendent. Damboumey étoit pleinde zèle pour tout ce qui intéressoit l’économierurale et les progrès de l’industrie : il fit tirer
de terre , laver et sécher des racines de ce re-doutable gramen 5 ensuite on les hacha, de sortequ’elles pussent s’engrener dans un moulin àcône , où on les réduisit en farine grossière.On mit, dans une chaudière, soixante-douzepots d’eau ( le pot de trois pintes , ou litres ) ,avec neuf livres (quatre kilogrammes et demi)de farine de chiendent ; il fit chauffer très-dou-cement, pendant deux heures; alors , on jetadans la chaudière , trois livres (un kilogrammeet demi) de mélasse ou gros sirop de rebut, quipourroit être remplacé par toute autre matièresucrée. On entretint, entre chaud et bouillon ,encore pendant deux heures ; on augmentale feu,et on poussa au bouillon , pendant une heure etplus, jusqu’à ce que le bouillon exhalât une odeurde compote ; ensuite , on y jeta six onces ( deuxhectogrammes) de houblon, et quatre onces (unhectogramme et demi ) des sept graines carmi-natives. Après encore deux heures de bouillon ,on coula le tout à travers un tamis , et on en-tonna la liqueur chaude , dans un baril rincéavec une pinte (un litre ) de levure de bière , etun verre d’eau-de-vie. Le baril placé dans un lieuchaud et aéré, la fermentation s’y établit sur lafin du second jour , et en dura trois. Dès qu’ellese ralentit , on descendit le baril à la cave , où lafermentation dura encore pendant vingt-quatreheures, après lesquelles on le bonda. La liqueurétant claire , quinze jours après elle fut tirée enbouteilles , où elle avoit acquis , suivant le ju-gement de la Société , qui l’avoit goûtée , laforce , la couleur, le goût et la finesse de la bigrevulgairement appelée princesse.
Mais quelques bouteilles, gardées au-delà detrois mois, se trouvèrent gâtées et d’une aaner-tume insupportable ; ce qui semble prouver qu’ilne faudroit faire , à-la-fois , de cette liqueur ,que ce qu’on pourroit en consommer en deuxou trois mois au plus.
La levure , ou levain de cette bière, faisoittrès-bien fermenter la pâte ; mais elle avoit be-soin d’être plus soigneusement lavée que cellede la bière ordinaire.
Il seroit fort intéressant de reprendre l’expé-rience et de la varier. Avec d’autres combinai-sons , on obtiendroit peut - être des résultatsplus décisifs. Ce seroit un grand point, d’encou-