gueur. Cette pâte est la nourriture duLazarone ; dès qu’il a gagné deux sous,il les dépense là, et ne songe à regagnerla même somme que lorsqu’il est pressépar la faim ; aucune idée de prévoyancene vient ni l’animer ni l’inquiéter. Siune heureuse aubaine ou la Providencelui fait gagner une somme plus forte ,il la mangera en un jour ; je dis manger,carie Lazarone ne comprend pas d’au-tres besoins.
Ecoutez sa conversation, vous n’yentendrez que les mots : niangiare,buscare et denari , «manger, gagner etargent.» Souvent de riches Anglais sedirigent vers cette partie de la ville,font arrêter leurs voitures en face d’unvendeur de macaroni, ils payent le con-tenu d’une ou deux chaudières , et lesfontdistribuer au peuple qui les mangeavec les doigts, dont ils se servent avecune adresse particulière. Ces Anglais rient beaucoup de la complaisance desestomacs napolitains, qui ne refusentjamais rien. J’ai vu un Lazarone fairele pari déboire, sans perdre la raison,vingt bouteilles de vin dans une heure;au bout de huitminutes il enavaitbuquatorze.
Les mêmes restaurateurs ont à côtédes chaudières, des viandes rôties , desfritures de poissons, et différens autresmets. A voir sans cesse et en si grandeabondance tout ce qui peut satisfaireles besoins matériels, on serait tentéde croire que la vie de ce peuple sepasse tout entière en festins.
Nous nous rapprochâmes enfin desdames qui nous attendaient. Des co-quillages, des rougets , des fritures depoissons et de crevettes firent les fraisdu souper : auprès de nous , à d’autrestables, étaient des hommes et des fem-mes s’abandonnant à une grosse gaietéqu’animait le vin capiteux qu’ils bu-vaient à rasades.
Tout à la Lis j’avais sous les yeuxle repas du Lazarone, et je partageaisle souper de luxe du bourgeois.
Ce qui me parut curieux , ce fut dene voir que deux ou trois verres surune table de six couverts ; et ce qui meparut plus extraordinaire encore , c’estque la plus jolie des filles de don Paolovoulut bien me permettre de boiredans le sien : elle m’olïrit sans embar-ras et sans hésiter la moitié de la bois-son qu’elle y avait laissée. C’est unusage que le temps a consacré chez lespersonnes de cette classe, qui n’y trou-vent rien que de très-naturel. Pourmoi, le souvenir de celte intimité avecune jeune et jolie fille me priva desommeil le reste de la nuit.
Je ne pus m’empêcher d’en parler àEdouard , qui me dit que cet usagecommençait un peu à se perdre à Na-ples , que déjà même il n’existe pluschez la noblesse ; mais qu'autrefois iln’était pas rare que le même verreservît à toute une famille; que, bienmieux , on ne mettait jamais d’eau surla table, se contentant de faire circulerun grand verre omnibus, plein d’eauglacée, où buvait qui voulait, usageexistant encore dans les provinces.
Notre souper s’était prolongé fortavant dans la nuit. Nous nous achemi-nions vers nos demeures; surpris devoir toujours même clarté, même illu-mination, j’en fis tout liautlaremarque;don Paolo m’apprit que c’était à la dé-votion des Napolitains qu’on la devait.
« Le culte de la Vierge est particu-lièrement cher aux Italiens, me dit-il;il semble s’allier de quelque manière àce qu’il y a de plus pur, de plus sen-sible dans l’affection pour les femmes.Rien de plus touchant que la foi qu’elleinspire. J’ai vu une malheureuse mèrede famille, dénuée de toute protectionauprès des grands qu’elle devait im-