membres; Séjan lui-même, ce digneministre d’un tel maître, n’échappapoint au glaive dont il avait frappétant de têtes : il fut précipité du rocherhaut de six cents brasses , où tant devictimes avaient péri. A peine on peutentendre le mugissement des vagues,et une barque ne paraît de là qu’unepoint dans l’espace.
Le plus haut point de la montagneoù s’élevait jadis la partie culminantedu palais, est occupé par une petitechapelle nommée Santa Maria del Soc-corso, et par une cellule, l’une et l’au-tre bâties, à n’en point douter, aveclesmatériaux du palais de Tibère et de lavilla de Jupiter. C’est là qu’habite au-jourd’hui un pauvre ermite, qui m’of-frit, non un de ces repas somptueuxqu’on servait à Tibère , mais du painbien sec, des figues, du fromage dechèvre et du vin de Capri , fort estimédes Italiens , mais qui ne me parut pasdigne de sa renommée ; c’est ainsi quela religion chrétienne expie en ce lieu,par la solitude et par les longues pri-vations d’un moine, les plaisirs infâ-mes et le faste orgueilleux d’un empe-reur ; il y a, dans la présence de cethomme, seul habitant de ces ruinesimmenses, de ce moine qui mendiesous un habit sacré, de ce chrétien quise montre si humble au milieu de tousles souvenirs de la corruption païenne,un des traits les plus frappans des vi-cissitudes humaines, et peut-être laleçon la plus morale qui soit au monde.Peut-être faudrait-il encore d’autresexemples de vertus, car c’est trop peuque la pénitence d’un seul homme pourréconcilier l’humanité avec les souve-nirs de Capri .
C’est derrière la cellule de l’ermi te quel’on veut que se soit passéela scène rap-portée par Suétone , d’un pêcheur qui,apparaissant à l’improviste devant Ti-
bère , lui présenta un poisson. L’empe-reur, effrayé delà hardiesse de cet hom-me qui était venu là en grimpant surdes rochers escarpés, ordonna qu’on luifrottât le visage avec son poisson. Lepatient se félicitant tout haut de ne paslui avoir offert un homard qu’il avaitpris, Tibère ordonna qu’on fut le cher-cher dans sa barque et lui fit déchirerla figure avec les piquans de ce crustacé.
M. Valéry raconte, et ne trouve passurprenant, qu’un Anglais ait vécutrente ans dans cette île à peine habi-tée, et à laquelle il ne reste d’intéres-sant que les souvenirs attachés à sesruines. Je trouve qu’il fallait que cetAnglais eût fortement à se plaindre deshommes pour pouvoir ainsi se séques-trer de la société.
Mon modeste repas terminé, je priscongé du vénérable ermite, et je mefis conduire au lieu appelé le Came -relie. M"'. Starck veut qu’elles nesoient que les ruines d’un aquéduc.M. Raoul Rochette , qui ne partage pascette opinion , en donne la descriptionsuivante :
« Les Camerelle ne sont plus qu’unlong mur construit dans le sens de lalongueur de l’île , c’est-à-dire de l’est àl’ouest, percé de petites chambresvoûtées, d’une forme et d’une dimen-sion semblable, desquelles il ne sub-siste plus que les arrachemens , sansaucun débris des murs latéraux. Dansl’état où cette ruine se trouve aujour-d’hui , il est bien difficile d’en déter-miner la destination antique. Nul doutequ’elle n’ait fait partie d’une des villasde Tibère , de celles qui, construitesdans la plaine, réunissaient aux jouis-sances d’un luxe dispendieux tous lesagrémens de la culture. Mais pourassurer, comme le font les savans dupays, que c’est là l’emplacement deces infâmes Sellaria, décrits par Sué-