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Représentez-vous une plaine im-mense, unie et rase, tel que l’est leplancher d’un salon, et que sillonneseulement de ses ondes indigentes etparesseuses l’Offanto, qui seul la diviseet ne l’arrose qu’imparfaitement. An-nibal, le plus rusé, en même tempsque le plus intrépide des capitaines deson temps, n’a que cinquante millehommes à opposer à Rome , dont l’ar-mée en compte quatre - vingt mille ;mais son expérience, sa duplicité, savaleur, lui sont un garant que Terren-tius Varro, qui commande ses ennemis,doit succomber aux embûches de sonadresse, aux pièges que lui tend songénie.
Les deux armées sont, aux pre-mières clartés d’un beau jour, déjàrassemblées sur le théâtre du duel quevont se livrer, d’une part, la maîtressedes mers, de l’autre la maîtresse dela terre, et Annibal voit d’un œil satis-fait que Varron accepte la bataille dansle lieu même où il a su si adroitementl’attirer. Un vent, dont le nom peinttoute l’impétuosité, le vulturne s’élève,ainsi qu’il l’a prévu, sur la plaine arideet brûlante ; il enveloppe les Romainsde sa poussière subtile et cuisante ; ille tourne contre eux, et cet auxiliairepuissant,que le ciel semble lui envoyer,jugé faible par Yarron contre ses lé-gions jusqu’ici indomptables , est cequi doit assurer à son rival la plusbrillante comme la plus sanglante desvictoires.
Les armées s’ébranlent, Yarron faitpasser le fleuve à ses troupes, et bien-tôt elles sont en présence des Gaulois ,des Espagnols et des Numides , quicomposent l’armée carthaginoise.
O fortune ! tu trahis les Romains dèsles premiers coups que leur portentleurs adversaires ; Paul Emile, le seulhomme qui, consul et commandant
sous Varron, peutempêcher leur perte,est mortellement blessé, et quelle quesoit la valeur des légions, leur dévoue-ment et le brûlant désir qu’elles ontde faire triompher Rome et la vengerde la mort de l’un de ses plus grandscitoyens : vains efforts ! un piège hor-rible leur est tendu par Annibal, qui,avec le vent qui les aveugle, va ren-dre infructueuses tant de vertus et debravoure !
Au milieu même de l’action , etpendant que Romains et Carthaginoiss’acharnent tels que des vautours lesuns contre les autres, qui le croirait !Annibal prescrit à cinq cents de sesNumides de cacher leurs armes sousleurs tuniques, feindre de déserter sesrangs et de se présenter aux Romains,« tels que des transfuges qui viennentse réunir à eux, las qu’ils sont de servirCarthage , prodigue de leur sang, etqui n’acquitte par aucune récompensecelui qu’ils ont déjà versé pour elle. »Leur air indigné, et jusqu’aux larmesqu’ils feignent de répandre, trompentles Romains qui les reçoivent parmieux; mais que font les faux déserteurs?ils ouvrent avec leurs dagues , jusque-là cachées, les flancs des chevaux de lacavalerie romaine, et, privé qu’est Var-ron d’un nombre considérable de sescavaliers au moment où les Numides débordent ses ailes de toutes parts, ildonne en frémissant le signal de la re-traite pour sauver au moins le peu deRomains qui lui restent.
Paul Emile, deux proconsuls, vingt-neuf tribuns militaires, plus de qua-tre-vingts sénateurs et soixante-dixmille hommes meurent à cette bataille,tandis que, dans les rangs carthagi-nois , il ne périt que quatre mille Gau-lois leurs auxiliaires, et quinze centsAfricains ou Espagnols .
Mais laissons cet horrible champ de