29.5
avait auprès d’elle un enfant de trois ans ;l’autre allaitait alors le sien.
» Long-temps après, c’est-à-dire quandla consternation et la ruine générale permi-rent de fouiller parmi les décombres, lescadavres de ces deux femmes furent trouvésdans une seule et même attitude, la seuleque l’amour maternel eut pu les porter àchoisir : toutes deux étaient à genoux, cour-bées sur leurs enfans, tendrement serrésdans leurs bras ; et le sein qui les proté-geait les écrasa tous deux, sans les séparerde lui.
» Ces quatre cadavres ne furent déterrésque le il mars suivant, trente-quatre joursaprès l’événement funeste; ceux des deuxmères étaient couverts de taches livides ;ceux des deux eiifans étaient de véritablessquelettes.
n Le nom de ces deux femmes eût méri-té de sortir de dessous les ruines de Polis-tène ; l’ouvrage d’où je tire cette anecdoten’en fait aucune espèce de mention ; et,quelques soins que j’aie pris moi-même, jen’ai pu parvenir à réparer cette omissioninexcusable, d’un fait non-seulement ho-norable au pays, mais à l’humanité même.
» Plus heureuse que ces deux mères , uneviedle femme fut retirée , au bout de septjours, de dessous les ruines de sa maison.On la trouva évanouie et presque mourante.L’éclat du jour la frappa péniblement ; ellerefusa d’abord toute espèce de nourriture,et ne soupirait qu’après l’eau. Interrogéesur ce quelle avait éprouvé, elle dit quependant plusieurs jours la soif avait étéson tourment le plus cruel ; ensuite elleétait tombée dans un état de stupeur etd’insensibilité totale ; état qui ne lui permitpas de se rappeler ce qu’elle avait éprouvé,pensé ou senti.
» Une délivrance plus extraordinaire en-core est celle d’un chat retrouvé , aprèsquarante jours, sous les ruines de la maisonde Don Michelange Pillogallo. Le pauvreanimal se trouva étendu sur le sol, dans unétat d’abattement et de calme ; ainsi queles cochons, dont j’ai parlé plus haut, ilétait d’une maigreur extrême, vacillant surses pâtes, timide, craintif, et entièrement
N.
privé de sa vivacité habituelle. On remar-qua en lui le même dégoût d’aliment, et lamême propension vers toute espèce de breu-vage. 11.reprit peu à peu ses forces; et,dès qu’il eut pu reconnaître la voix de sonmaître, il miaula faiblement à ses pieds ,comme pour exprimer le plaisir qu’il avaitde le revoir. Cet animal lui devint cher ; scscaresses et son attachement lui firent ou-blier un moment la perte de sa fortune.Quant à la ville de Polistène, elle est re-construite en partie.
» La petite ville de Cinq-Fronts ( Cinque-Fronti ), ainsi nommée des cinq tours quis’élevaient en dehors de ses murs, fut éga-lement détruite en entier : églises, maisons,places, rues , hommes, animaux, tout périt,tout disparut, tout fut subitement plongé àplusieurs pieds sous terre.
i> Le même sort frappa le village voisinde Griffoni, et une multitude d’autres. Ce-pendant cet horrible tableau n’est que leprécurseur de tableaux plus affreux encore.
» L’ancienne Tauranium , aujourd’huiTerra-Nova, réunit sur elle seule tous lesdésastres communs.
» Le 5 février, à midi, le ciel se couvrittout à coup de nuages épais et obscurs, quiplanaient lentement sur la ville, et qu’unfort vent de nord-ouest eut bientôt dissipés ;les oiseaux parurent voler çà et là, commeégarés dans leur route ; les animaux domes-tiques furent saisis d’une agitation remar-quable; les uns prenaient la fuite, les autresdemeuraient immobiles à leur place , etcomme frappés d’une secrète terreur ; le che-val hennissait, et, tremblant sursesjambes,les écartait l’une de l’autre, pour s’empê-cher de tomber ; le chien et le chat, re-courbés sur eux-mêmes, se blottissaient auxpieds de leur maître. Tant de tristes pré-sages , tant de signes extraordinaires au-raient dû éveiller le soupçon et la craintedans l’âme des malheureux habitans, et lesporter à prendre la fuite ! une destinée fa-tale en ordonna autrement : chacun restachez soi, sans éviter ni prévoir le danger.En un clin d’œil, la terre, encore tran-quille , vacilla fortement sur ses bases ; unsourd et long murmure parut sortir de ses
25