DESCARTES
20Î)
savait en musique, et même en géométrie. Il poussa l’arrogancejusqu’à s’en vanter dans une réponse qu’il fit au P. Mersenne.Cela devenait par trop fort aux yeux d’un homme qui connais-sait Descartes depuis le collège, et qui l’avait suivi dans toutle développement de son génie. Il lui eût paru indigne d’uneintimité de vingt ans de ne pas dire un mot à son ami de larévélation inattendue que maître Beeckman venait de lui faire.Descartes fut donc informé de tout, et l’on ne peut assez ad-mirer la sérénité, vraiment philosophique, de sa réponse àMersenne .
« Vous m’avez obligé, dit-il, de m’avertir de l’impertinence demon ami. L’honneur que vous lui avez fait de lui écrire, lui a sansdoute donné tant de vanité, qu’il est ébloui; et il a cru que vous auriezmeilleure opinion de lui, s’il vous écrivait qu’il a été mon maître, il y a dixans. Mais il se trompe fort. Car il n’v a pas de gloire d’avoir instruit unhomme qui ne sait rien et qui le confesse partout librement. Je ne luien manderai rien, puisque vous ne le voulez pas, encore que j'eusse dequoi lui en faire honte, principalement si j’avais sa lettre tout entière. »
L’affaire aurait dû en rester là. Le P. Mersenne devait enêtre pleinement convaincu, et quant à Beeckman , commentn’eût-il pas savouré en paix les profits de son orgueilleux men-songe, lorsque Descartes continua sans interruption le com-merce de nouvelles et de sciences qu’il avait depuis si long-temps avec lui? Pourtant un jour, comme par hasard, et àl’occasion de toute autre affaire, Descartes le pria de lui ren-voyer le petit traité de musique dont il avait laissé l’originalentre ses mains depuis tantôt onze ans. Cette réclamation im-prévue réveilla, comme en sursaut, la conscience du détenteur.Il écrivit lettres sur lettres, pour prier Descartes de lui laisserce petit traité, qu’il croyait avoir reçu de sa main, comme unprésent, et dont une possession si longue, jointe à l’indifférenceque l’auteur avait toujours montrée pour son œuvre, lui con-férait en quelque sorte la propriété. Et Descartes de répondreque dix ans ne suffisent pas pour la prescription , et qu’il veutabsolument rentrer dans son bien. Beeckman , forcé de s’endessaisir, comprit enfin que Mersenne avait parlé. Il crut semontrer habile en allant au-devant d’une accusation de plagiatque Descartes lui épargnait encore, et en soutenant que l’ou-
14
T. IV