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SAVANTS DU DIX-SEPTIEME SIECLE
les gens du monde, ni même pour les mathématiciens ordi-naires. Avait-il bien raison d’afficher, en écrivant un traité degéométrie, cette prétention, reproduite de nos jours par uncélèbre philosophe d’outre-Rhin , qui a dit : Un vrai méta-physicien doit être obscur. Un métaphysicien, soit ; il l’estassez souvent malgré lui; mais un géomètre, personne ne luipassera cette licence.
Ce qu’il y a de bizarre, c’est que tout en se faisantobscur, avec plus ou moins d’intention, car nous ne sommespas encore parfaitement édifié sur ce point, Descartes simpli-fiait sous un autre aspect la géométrie, et par conséquentl’éclaircissait en la délivrant d’un vain attirail de lignes et defigures, dont on l’avait mal à propos embarrassée ; il en faisaitainsi un instrument plus facile à manier.
Sa manière d’être obscur consistait dans une brièveté exces-sive d’explications. Il supprimait même les raisons de la plu-part de ses règles et leurs démonstrations, laissant au lecteurla peine de trouver des principes qui n’étaient qu’implicite-ment renfermés dans le peu de mots qu'il lui plaisait d’écriredu bout de sa plume. Ceux qui veulent que l’obscurité de Des cartes dans sa Géométrie, ait été réellement et intentionnelle-ment systématique, trouveraient, il faut l’avouer, une assezforte raison à l’appui de leur opinion, dans ces lignes que Des cartes , à vingt-deux ans, jetait sur le papier, et qui sont à latête du manuscrit de ses Pensées :
« Comme un acteur met un masque, pour ne pas laisser voir la rougeurde son front, de même moi qui vais monter sur le théâtre de ce monde, oùje n’ai été jusqu'ici que spectateur, je parais masqué sur la scène. »
«La science est comme une femme; elle a sa pudeur : tant qu’elle resteauprès de son mari, on l’honore ; si elle devient publique, elle s'avilit.
« La plupart des livres, quand on en a lu quelques feuillets et regardéquelques ligures, sont connus tout entiers; le reste n’est mis que pourremplir le papier. »
Quoi qu’il en soit de l’intention de Descartes , il est certainqu’il ne s’est pas rendu aussi intelligible dans sa géométrie quçdans ses précédents traités. Ses amis et ses ennemis ont étéunanimes à le remarquer, et c’est probablement en présencede ce concert de critiques que lui sera venue l’idée de plaideren faveur de son obscurité. Il dépense, du reste, beaucoup