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Ne perdons pas de vue Yoëtius. Il venait d'être nommé rec-teur de l’Université d’Utrecht , et avec toute la puissance quelui donnait ce nouveau titre, il s’efforcait de soulever de plus enplus contre Descartes , l'Université et le public. Regius commen-çant à craindre pour sa position, tâcha de se rendre un peu plussouple qu’il ne l’avait été jusqu’alors. Il alla, comme les autresprofesseurs, complimenter Yoëtius ; et cherchant tous lesmoyens de le gagner, ou de prévenir les effets de sa malveil-lance, il voulut bien lui soumettre ses nouvelles thèses. Voëtius ,qui était sensible à la flatterie, fut retenu quelque temps par cesmarques de déférence ; mais la renommée de Descartes l'impor-tunant toujours, il ne tarda pas à jeter le masque, et Regius,dont les soumissions n’avaient été que feintes, rentra dans soncaractère. Dès ce jour, la guerre entre les deux philosophes futpubliquement déclarée de part et d’autre.
Descartes , qui tenait à vivre exempt de trouble, essaya d’ar-rêter Regius. Il crut devoir lui écrire, pour lui faire une douceremontrance sur sa conduite. Il lui rappela une prudence, ouune politique, qu’il avait toujours conseillée à ses disciples, etdont, pour sa part, il ne s’était jamais départi. Elle consistaità ne point proposer d’opinions nouvelles comme nouvelles, maisà se contenter de les produire sous le nom et l’apparence desanciennes.
« Qu’était-il nécessaire, lui dit-il, que vous allassiez rejeter si publi-quement les formes substantielles et les qualités réelles? Ne vous souvenez-vous pas que j’avais déclaré en termes exprès dans mon traité desMétéores, que je ne les rejetais pas, et que je ne prétendais pas les nier;mais seulement qu’elles ne m’étaient pas nécessaires pour expliquer mapensée, et que je pouvais sans elles faire comprendre mes raisons. Si vousen eussiez usé de même, aucun de vos auditeurs ne se serait révolté, etvous ne vous seriez pas fait d'adversaires. Mais sans s’amuser à condam-ner inutilement le passé, il faut aviser aux moyens de faire un bon usagede l'avenir. Il ne s'agit plus que de défendre avec la plus grande modestiequ’il vous sera possible, ce qu’il y a de vrai dans ce que vous avez pro-posé, et de corriger sans entêtement ce qui ne paraît point vrai ou qui estmal exprimé; étant persuadé qu’il n’est rien de plus louable ni de plusdigne d’un philosophe que le sincère aveu de ses fautes. »