240
SAVANTS DU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE
Descartes trouvait une consolation à cette douleur dans lesrespects, la docilité et l’amitié constante d’une jeune princessequi avait refusé un trône pour se vouer en paix au culte de laphilosophie nouvelle. Descartes avait été son maître et l’avaitaccoutumée, par ses leçons et ses entretiens, à méditer sur lesmystères de la nature. Il crut, en souvenir de ses leçons, devoirlui dédier son livre des Principes, en déclarant qu’elle seuleétait parvenue à une intelligence complète de tout ce qu’il avaitécrit, et qu’il n’y avait qu’un homme dans le monde, le méde-cin Regius, et une femme, la princesse Elisabeth, qui enten-dissent bien sa philosophie. Par l’ingratitude de Regius, ilne pouvait plus maintenant nommer que la princesse.
Ce n’était pas là, d’ailleurs, une flatterie de courtisan. Eli-sabeth n’était pas précisément heureuse alors, et devait bientôtl’être encore moins. Mais ce qu’elle trouva de plus cruel dansson malheur, ce fut d’être séparée de son cher maître.
Fille aînée du prince palatin, Frédéric V , qui avait été pen-dant quelques mois, roi de Bohême. Elisabeth était venue toutenfant, avec sa mère, en Hollande, après le désastre qui avaitfait perdre à son père tous ses États. Là elle avait grandi à côtéde trois jeunes sœurs. Elle demeura en Hollande, au sein de safamille, jusqu’à la mort tragique d’un gentilhomme français ,qu’une rivalité d’amour avec un prince avait forcé de s’exiler.M. d’Epinay 'c’était le nom de ce gentilhomme) possédait assezd’avantages pour exciter des jalousies dans tous les pays. Ileut si bien le don de plaire aux dames, qu’il fut assassiné en pleinjour, à La Haye , sur la place du marché aux Herbes, par le princePhilippe, dernier né de toute la famille palatine. On répanditdans le public l’idée que ce crime était le résultat d’un complotauquel la princesse Élisabeth n’était pas tout à fait étrangère. Samère, dit Baillet, en conçut tant d’horreur que, sans examiner lefond de l’affaire, elle chassa de chez elle sa fille avec son fils,et ne voulut jamais les revoir de sa vie.
■ Le prince Philippe se retira à Bruxelles , et s’étant attachéau service de l’Espagne , il fut tué à la bataille de Rhétel, à latète d’un régiment de cavalerie. Quant à sa sœur, la princesseÉlisabeth, elle se retira à Grossen, auprès de sa parente,l’électrice douairière de Brandebourg. Elle y demeura un tempsassez considérable, ne s’occupant que de philosophie.