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Pour achever en peu de mots l’histoire de la disciple chériede Descartes , nous dirons qu’après avoir quitté Grossen, elleerra de cour en cour, passant d’une parente chez une autre.Elle obtint, à la fin de ses jours, la riche abbaye de llervorden,en Westphalie , où elle put goûter enfin la satisfaction de vivrechez elle et dans un repos assuré. Tant que Descartes vécut,elle continua de correspondre avec lui. Elle avait fait de sonabbaye une académie philosophique, où étaient admises, sansdistinction d’origine, de sexe ni de religion, toutes les per-sonnes adonnées à la culture des sciences ou des lettres, à laseule condition de professer ou d’aimer la philosophie carté-sienne. C’est ainsi qu’elle voulut honorer les vertus, et plustard la mémoire de son cher maître, auquel elle survécutlongtemps.
Cette séparation fut très-sensible à Descartes , qui commençaà moins aimer sa solitude d’Endergurst.
Nous le voyons, après le départ de la princesse, faire coupsur coup plusieurs voyages en France . L’un de ces voyages, ilest vrai, avait pour objet le règlement de quelques affaires d’in-térêt; car son père, qui n’avait jamais paru scandalisé d’avoirun fils philosophe, lui avait laissé quelque bien à partager avecses frères.
Un autre voyage fut marqué par une déconvenue, dont ilprit son parti avec assez de bonne grâce. D’après les lettresque lui écrivaient ses meilleurs amis, la cour de France, ins-truite par la renommée, avait daigné abaisser ses regards surlui. Elle désirait l’attirer à Paris , s’engageant à lui donner unbel établissement et une pension considérable. Il accourt, lapension est accordée. Malheureusement, on était à la fin de1647, à la veille des troubles de la Fronde, et l’on oublia depayer la pension. La cour cependant n’oublia pas les titresqu’on avait promis au philosophe. Descartes était retourné enHollande, il revint à Paris au mois de mai de l’année suivante,et apprit qu’on avait fait payer par un de ses parents, l’expé-dition des titres qu’on lui avait envoyés. « De sorte, dit-il,qu’il semblait que je ne fusse venu à Paris que pour acheter unparchemin le plus cher et le plus inutile qui ait jamais été entremes mains. »
Descartes ne se plaint qu’en souriant, en vrai philosophe.
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T. IV.