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SAVANTS DU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE
Le roi de France , Louis XIV , était né avec un certain instinctdu grand et du beau. Il comprenait tout ce que le perfectionne-ment des lettres, des sciences et des arts, peut répandre degloire et d'éclat sur un règne et sur une nation. On peut blâmersa politique, car le despotisme n’a jamais été un principe légi-time de gouvernement; mais il faut convenir que, si la Frances'éleva, à cette époque, au premier rang, en Europe , par l’é-clat d’une civilisation perfectionnée, c’est à Louis XIV qu’ilfaut en attribuer une bonne part. L’art de discerner le vraimérite et de choisir les hommes les plus propres à concourir,chacun selon ses aptitudes et son genre d’esprit, à l’accomplis-sement d'un grand dessein, est le seul qui soit véritablementnécessaire dans un chef d’État, et l’on sait que Louis XIV leposséda au plus haut degré. Persuadé qu’il existe toujours, enFrance , un nombre suffisant d’hommes d’élite, mais dont laplupart, pauvres, obscurs, isolés, ne peuvent se produire d’eux-mêmes, il déclara à son ministre Colbert qu’il lui fallait, entout genre, des talents supérieurs, et le chargea de lui en pro-curer, à tout prix. Fontenelle raconte que le ministre, pourexécuter cet ordre, « organisa un espionnage dont l’objetprincipal était de déterrer des hommes de mérite et deles lui signaler (1). » Pour exciter davantage l’émulation dessavants français , et en même temps, pour élever plus rapide-ment, dans notre pays, le niveau de toutes les connaissances,Louis XIV fit venir, à grands frais, des pays étrangers, des sa-vants et des artistes qui s’étaient, déjà fait remarquer par destravaux d’un ordre élevé. Cassini fut un de ceux que Colbertalla déterrer , selon le mot de Fontenelle.
Pendant qu'il était à Rome , Cassini fut agréablement sur-pris d’apprendre que Louis XIV avait l’intention de l’appeleren France . Le marquis de Massigli, sénateur de Bologne , luiannonça, par une lettre, que le comte Gratiani, premier mi-nistre du duc de Modène, était chargé de négocier cette affaire.Bientôt après, en effet, il reçut du comte Gratiani une lettrepar laquelle la proposition d’aller à Paris lui était faite directe-ment. Cassini répondit que cette proposition, d’ailleurs sihonorable, lui faisait un plaisir extrême ; mais, qu’étant au
( 1 ) Éloge de Bo!le.