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SAVANTS DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
des sciences me donne trop d’occupation et tourne toutes mes étudessur des matières différentes de celles-là. Ce serait plutôt à M. Van-Date à répondre qu’à moi; je ne suis que son interprète, et il est mongarant. Enfin, je n’ai point du tout l’humeur polémique, et toutes lesquerelles me déplaisent. J’aime mieux que le diable ait été prophète,puisque le Père jésuite le veut, et qu’il croit cela plus orthodoxe, i
Van-Dale eût été moins plaisant, mais aussi moins coulantque Fontenelle , à qui, d’ailleurs, il était en droit de reprocher den’avoir pas été l’interprète bien fidèle de toutes les hardiesses deson livre. C’est ce qu’il ne manqua pas, d’ailleurs, de faire, quandil fut informé de tout le bruit qu’occasionnait en France Y Histoiredes oracles. Van-Dale , en effet, avait complètement éliminé lesdémons, tandis que Fontenelle , par modération, et comme s’il eûtvoulu faire la part des théologiens, leur avait laissé une petiteplace. Dans tous les antres où se rendaient les oracles de l'anti-quité, il avait bien caché des prêtres imposteurs, à la place desdémons ; mais il avait réservé à ceux-ci le département de lamagie. Dans une lettre à un de ses amis, publiée dans le Journalde Bayle , Van-Dale s’exprime ainsi sur la prudence de Fonte-nelle :
«... Ce savant et galant homme me pardonnera si je dis qu’il aoublié des choses importantes, et qui pourraient être plus décisiveset moins ennuyeuses que d’autres, dont il a fait emploi dans sonouvrage. C’est peut-être un malheur pour la cause qu’il soutient avecmoi, qu’il ne soit pas dans un pays de liberté; car je ne puis imputer àune autre raison le silence qu’il a gardé, ou les déguisements qu’ila pris. »
Après le triple succès des Dialogues des morts, des Entretienssur la pluralité des mondes et de Y Histoire des oracles, tous livrescomposés à Rouen , Fontenelle crut qu’il pouvait désormais quittercette ville, et venir s’établir dans la capitale. Une place étantvacante à l’académie française, il posa sa candidature; mais il sevit repoussé, malgré ses titres, par une cabale, à la tête de laquellemarchaient Racine et Boileau .
Ce ne fut qu’en 1691 qu’il fut admis enfin dans la docte com-pagnie, mais non sans avoir essuyé encore trois autres échecs.C’est ce qu’il se plaisait à raconter plus tard, aux candidatsmalheureux qui s’affligeaient d’avoir été refusés une ou deuxfois.« Mais, ajoutait-il, je n’en ai jamais consolé aucun. »