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SAVANTS DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
de tout le monde qu’il avait pris parti pour Perrault . Il ne pou-vait donc pas compter sur la voix de Boileau , qui, en effet, la luirefusa, et travailla avec une sorte d’acharnement contre, sonélection.
Fontenelle, cependant, avait porté dans cette dispute l’esprit dedouceur et de modération qu’il montrait partout. Il n’aurait pas,avec Perrault , placé Homère au-dessous de Scudéry. Ce n’étaitpas même un combattant, si jamais on a pu employer ce terme enparlant de Fontenelle, qui put être comparé à la Motte, et c’étaitbien à tort que Boileau lui imputait de l’avoir débauché. Lui-même dit un jour, en souriant, à son ami Trublet : « Je n’ai jamaisété aussi partisan de M. Perrault que certaines gens auraient voulule persuader ; je n’ai jamais été aussi loin que lui. Aussi l’abbéBignon me dit-il un jour que j’étais le patriarche d’une secte dontje n étais pas. »
Fontenelle, en effet, n’avait pas pour décrier les anciens, lagrande raison qui suffisait pour motiver et pour excuser, jusqu’àun certain point, les fureurs des simples soldats de l’armée où ilse trouvait engagé. 11 savait le latin, le grec et l’espagnol . Maiss’il comprenait les anciens, il ne leur empruntait rien, et on peutdire, en général, que c’était l’écrivain le moins porté à imiter lesautres. Il avait fait, chez les Jésuites , d’assez bons vers latins pourqu’on ne pût le soupçonner de refuser son admiration à Virgile ;mais il n’entendait pas que cette admiration pour les anciens fûtexclusive, sans restriction aucune, et tournât au fétichisme. C’étaitlà, au fond, toute la question ; les folies qui furent dites de part etd’autre, le débat se prolongeant, ont bien pu l’offusquer, mais nel’ont pas fait disparaître. Elle s’est ranimée avec une égale vio-lence, cent quarante ans après, c’est-à-dire vers 1830, entre lesclassiques et les romantiques.
Ne pas admettre que toutes les formes possibles du beau aientété trouvées par deux peuples de l’antiquité ; ne pas souffrir qu’onse serve perpétuellement des chefs-d’œuvre grecs et latins, commed’autant de massues pour écraser et aplatir les plus beaux ouvragesdes Français , des Italiens,-des Anglais et autres, telle était la pré-tention des écrivains qui s’engageaient sous la bannière de Charles Perrault contre Boileau , Racine, La Bruyère et Dacier. Si l’ontrouve Fontenelle dans la mêlée, on peut croire, d’après sonaveu même, que ce n’était pas la passion qui l’y avait jeté ; c’était