FONTENELLE
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plutôt son esprit philosophique. Il avait reconnu combien uneadmiration aveugle et passionnée pour les travaux scientifiquesdes anciens, avait nui pendant longtemps aux progrès de laphilosophie chez les modernes, et il lui répugnait de croire quedans les sciences, pas plus que dans les lettres, il n y eût plus rien àinnover.
Pour ce qui regarde Fontenelle, nous adoptons pleinementl’opinion de Sainte-Beuve , qui s’exprime ainsi, à propos de laDiscussion sur les anciens et les modernes.
«Fontenelle, dit Sainte-Beuve , a raison sur presque tous les points,sur le chapitre de la poésie et de l’éloquence, surtout de la poésie,qu’il ne sait pas, et qu’il croit posséder et pratiquer. Totalementdénué de la forme poétique idéale supérieure, et de cette richesse dessens qui en est d’ordinaire l’accompagnement et l’organe, il parle de lapoésie à toute occasion comme ferait son ami La Motte, c’est-à-dire,comme un aveugle des couleurs. Il ne devine pas qu’il a pu y avoirautrefois, à un certain âge du monde, sous un certain climat, et dansdes conditions de nature et de société qui ne se retrouveront plus,une race heureuse, qui s’est épanouie dans sa fleur, et que nous pou-vons, nous autres modernes, surpasser en tout, excepté en le premierdéveloppement délicat, en ce premier charme divin. Fontenelle n’en-tendait rien à la Grèce . Il y a en toute chose un souille printanier etsacré qu’il ne sent pas. Hors de là, il est dans le vrai et il a l’œil dansl’avenir.
« La nature, dit-il, qui a entre les mains une certaine pâte quiest toujours la même, qu’elle tourne et retourne sans cesse en millefaçons, et dont elle forme les hommes, les animaux, les plantes. » Eth en conclut, poursuit M. Sainte-Beuve , que, puisqu’elle n’a pointbrisé son moule, il n’y a aucune raison pour qu’il n’en sorte pasd’illustres modernes aussi grands à leur manière que les anciens. Laquestion littéraire se trouvait ainsi réduite, au grand scandale desérudits, à une question de physique et d’histoire naturelle. Fonte-Halle comprend avec son esprit tout ce qui peut être, quand même ilne le sentirait pas. On sourit de le voir plaider contre les partisansidolâtres des curieux en faveur de ces puissantes organisationsmodernes qui sont si peu semblables à la sienne; il plaide pourMolière en le sachant, et pour Shakespeare sans le savoir. Il supposeavec tranquillité des choses extraordinaires, et qui pourront bienarriver un jour. « Nous serons un jour des anciens nous-mêmes,i'emarque-t-il, et il faut espérer qu’en vertu de la même superstitionque nous avons à l’égard des autres, on nous admirera avec excèsdans les siècles à venir : Dieu sait^ivec quel mépris on traitera, encomparaison de nous, les beaux esprits de ce temps-là, qui pourrontbien être des Américains (1). »