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SAVANTS DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
Pour justifier ce qui vient d’être si Lien dit sur cette absencecomplète du sens poétique chez Fontenelle , il nous reste à donnerquelques échantillons de ses jugements sur les poètes de l’anti-quité. On verra combien, dans cette matière, il y a loin de Com-prendre à sentir. Eschyle lui paraît une espèce de «fou, » quiavait l’imagination vive et mal réglée. Euripide « ne connaît pointdu tout l’intrigue » et les jeux de théâtre sont rares dans sespièces. « Voyez, dit Fontenelle, comme dans Alceste , Hercule ,arrivant chez Admète , se met aussitôt à faire bonne chère. Cettedescription est si burlesque, qu’on dirait d’un crocheteur qui estde confrérie. » Il maltraite un peu moins Aristophane : il ledéclare a plaisant » et lui trouve « de fort bonnes choses, j Sila plupart de ses pièces sont « sans art, » s’il n’y a ni nœud, nidénoûment, c’est que la comédie était alors imparfaite. « Onvoit bien, dit-il, par ces ébauches informes, qu’elle ne 'fait quede naître en Grèce . » Quant à Théocrite , il le trouve d’une gros-sièreté repoussante : « Les discours qu’il prête à ses personnagessentent trop la campagne; ce sont là de vrais paysans et non pasdes bergers d’églogue... Ces bergers sont trop bergers. » Qu’onjuge, d’après cette poétique, de ce que peuvent être les Pasto-rales de Fontenelle !
Notre auteur a fait aussi imprimer des comédies, dont quel-ques-unes ont été représentées. Toutes sont au-dessous du mé-diocre : tant il est vrai que l’esprit, au théâtre, n’est pas lecomique, et qu’il ne le sera jamais!
Mais ce qui est plus grave que d’avoir fait des comédies froides,c'est d’avoir érigé cette froideur en système. Voici comment Fon-tenelle s’exprimait dans sa Réponse à Destouches , le jour où ilreçut ce poète à l’académie française.
t La plus difficile espèce de comiquè, est celle qui n’est comiqueque pour la raison, qui ne cherche point à exciter bassement un rireimmodéré dans une multitude grossière, mais qui élève eette multi-tude, presque malgré elle-même, à rire finement et avec esprit. » Maisajoute-t-il, l’âme ne serait-elle point plus susceptible des agitationsviolentes que des mouvements doftx? Ne serait-il point plus aisé dela transporter hors de son assiette naturelle, que de l’amuser avecplaisir en l’y laissant; de l’enchanter par des objets nouveaux etrevêtus de merveilleux, que de lui rendre noûveaux des objetsfamiliers ? j