570
TEINTURE.
avec habileté. La première entrave viendrait d’aborddes prix de la matière; mais à l’origine on n’exigeracertainement pas la même pureté que pour les produitsque réclame la pharmacie, et les siècles ou mieux lesannées futures exigeront seules des produits mieux pu-riliés ; l’époque présente recevra des substances tinc-toriales complexes desquelles on retirera des produitsplus purs, mais qui prendront place dans les arts aumême titre que certains extraits, que l'indigo , que lorocou, etc.
Quoi qu’il en soit de l’avenir delà science chimique,lorsqu’on la considère dans son aptitude à la décou-verte ou à la préparation des couleurs végétales, nousne pouvons plus actuellement, comme on le faisait au-trefois, assimiler une substance tinctoriale à de simplesmélanges d’un principe immédiat coloré plus ou moinssouillé de matières étrangères. Toutes les expériencesexécutées jusqu’à présent tendent au contraire à dé-montrer une composition généralement beaucoup pluscomplexe. On peut y rencontrer :
1 u Le principe immédiat incolore, ou diversementcoloré, générateur du principe utile et coloré (principeColombie ) (lécanorine dans les lichens) ;
2° Le principe Colombie (orcine, dans les mêmesmatières) ;
3° Le principe coloré plus ou moins propre à la tein-ture (orcéine dans l’orseille) ;
4° Le principe coloré plus ou moins altéré, plus oumoins détruit par suite d'une oxydation, d’une fermen-tation, d’une hérémaeausie plus ou moins prolongée.
Il est évident que le mélange de ces divers principesest essentiellement varié dans les différentes matièresemployées en teinture ; les propriétés caractéristiquesde quelques-unes d’entre elles les protègent d’une ma-nière plus ou moins efficace contre toute chance d’al-tération ; l’indigotéine, par exemple, insoluble dansl’eau comme dans les véhicules les plus énergiques, nepassera pas à l’état d’indigo détruit aussi facilementque l’indigo blanc qui se dissout à la faveur d’un al-cali et qui peut alors subir la fermentation putride;sous l’une ou l’autre de ccs deux formes, il sera tou-jours moins impressionnable que d’autres matières en-tièrement solubles dans l’eau. Au reste, il n'est pastoujours également facile d’isoler les substances géné-ratrices du principe Colombie, le principe Colombie ,
10 principe coloré lui-même et les produits de l’altéra-tion de ce dernier ; si l’on a pu suivre dans certainslichens, par exemple, la transformation successive dela lécanorine en orcine , et celle de Porcine en orcéine,rien d’analogue ne s’est offert aux yeux des chimistesqui ont fait des produits de la garance l’objet de leursétudes. Dans quelques cas, au contraire, c’est le prin-cipe générateur de la matière Colombie qui manque ;
11 n’est possible de suivre que la formation de la ma-tière colorée et les produits de son altération. L’indigoblanc se transforme facilement en indigotéine, et bienque les produits de sa destruction ne soient pas con-nus au point de les formuler ou d’en déduire la com-position d’après celle de l’indigo, rien n’est plus simplede prouver, d’après les comptes de fabrication, qu’ilexiste des produits altérés dans les bains épuisés oumis hors de service par une fermentation mal conduite.
Quel est le but du teinturier mis en présence d’unematière tinctoriale quelconque? Lorsqu’il existe unprincipe générateur de la couleur, en opérer la transfor-mation, et si la matière colorable existe toute formée,déterminer les réactions capables de donner naissanceau composé coloré. Enfin, lorsque cette dernière s’estproduite, l’extraire pour la débarrasser autant quepossible des substances étrangères qui souilleraient sonéclat, ou détruiraient sa solidité. Dans un grand nombrede cas, une simple décoction, un extrait concentré, unextrait solide sont plus que suffisants pour contenir le
principe coloré sous une forme convenable pour la pra-tique. Dans d'autres cas, au contraire, il faut avoirrecours à des voies détournées dont le choix repose surune étude approfondie des propriétés caractéristiquesde la matière tinctoriale, considérée comme, une sortede minerai complexe, et qui dépend de la nature desprincipes colorés appréciés à leur plus grand état depureté.
Il est assez remarquable que les couleurs qu’on a pujusqu’à présent extraire des diverses substances tincto-riales se soient rapportées aux trois couleurs simples,rouge, bleu et jaune. Les autres couleurs ne sont quedes mélanges; par exemple, le rouge orangé est unmélange de rouge et de jaune, le violet un mélangede bleu et de rouge; le vert est formé de jaune et debleu.
Quelques exceptions à cette règle peuvent néanmoinsêtre citées, surtout parmi certaines couleurs violettesqu’on n’a pas encore décomposées de manière à sépa-rer le principe bleu de la substance rouge. Je veux par-ler de la couleur dite orseille qu’on retire avec un éclatsans pareil des lichens traités par l’ammoniaque etl’eau. Nous citerons encore l’indisine ou violet d’ani-line. Quant aux verts, on est plus avancé. On a pensétout d’abord que la couleur désignée sous le nom delo-kao et qui s’extrait des nerpruns de Chine , devaitêtre verte et formée de toutes pièces. On l’a dédoublée.La chlorophylle elle-même, qu’on a regardée si long-temps comme un principe unique, s’est transformée dela manière la plus nette entre les mains habiles deM. Frémy en deux nuances élémentaires, l’une jaune,la phylloxanthine, l'autre bleue, la phyllocyaninc.
Tous les autres tons ne sont que les mélanges variésen proportions différentes de rouge, de jaune et de bleu.M. Chevreul a démontré, par exemple ( Comptes rendusde l'Académie des sciences , t. xxxix, p. 213), que lesfeuilles du hêtre, de l’épinc-vinette, du noisetier pour-pre renferment des parties vertes et des parties rougesen proportions variables, qui conduisent aux nuancesbrunes variées que ces feuilles présentent aux diversesépoques de leur végétation; que la giroflée brune dosjardins doit sa couleur au mélange de partiesjaunesctdeparties violettes ; qu’il en est de même des fleurs d’iris,d’oreille d’ours, etc., enfin ( Comptes rendus, t. xlv,p. 397), que les bords bruns des feuilles de géraniumzonale étaient colorés par un mélange de parties vertesimbibées par un liquide rouge ou violet qui remplit lescellules juxtaposées aux parties vertes : l'alcool per-met de les séparer.
Extraction des principes colorants. —Les progrès de lachimie ont conduitfacilement le teinturier à faire usagedes matières colorées, ramenées par des traitementsconvenables au plus grand état de pureté. Le tableauque nous avons déjà présenté nous démontre que géné-ralement on a séparé des matières tinctoriales desprincipes colorables et colorés. Nous ne saurions ad-mettre cependant eu principe avec M. Preïsser quetoujours existent simultanément un principe incolorecolorable duquel dérive la matière utile , quelle quesoit sa nuance, et le principe coloré lui-même. Cequi est vrai pour quelques cas ne lest pas pour tous,au moins dans l'état actuel de nos connaissances ; il estplus général de voir une même substance tinctorialecontenir deux ou trois principes différents et différem-ment colorés ; et la science est parvenue sans trop dopeine à les isoler en mettant à contribution deux mé-thodes qui reposent, l’une sur la solubilité des matières,et l’autre sur leur insolubilité dans l’eau.
Pour séparer les principes colorés ou colorables, onfait usage de méthodes variées suivant la nature dessubstances qu’on veut isoler, suivant qu’elles sont ounon solubles dans l’eau ou dans tout autre véhicule.