67
lui et son armée. On se met en marche néanmoins; car on n’avait pu trans-porter au Splugen une assez grande quantité de vivres pour que la colonnepût y séjourner, et Coire et Chiavena étaient trop éloignés pour qu’on pûtattendre le retour d’un convoi. Ainsi, de quelque côté que le général tournâtses regards, la tempête et la faim lui présentaient la mort, probable si l’onavançait, certaine si l’on demeurait. Il fallait donc ou l’aller cherchereffrayante au milieu des précipices, ou l’attendre lente et affreuse au pied dela montagne. Sa résolution ne pouvait être douteuse. Déjà les troupes sont enmouvement.
Les mulets manquent pour les transports. Macdonald propose une prime àceux qui voudront s’en charger. Tous se présentent; aucun n’accepte la récom-pense. Chaque soldat, muni d’une centaine de cartouches, monte à l’assautde la montagne. Une compagnie de sapeurs les précède; les paysans ont fui,craignant de partager le sort qui menace la colonne; car la tempête redoubleses efforts : on dirait que la nature s’irrite de l’audace de nos soldats. Tout-à-coup l’avant-garde s’arrête, et un frémissement de terreur parcourt la colonnetout entière. Un homme accourt : il annonce au général, d’un air effrayé,que les jalons qui marquaient les sentiers ont disparu; que ceux qui ont vouluse risquer sont engloutis, et qu’il est hors de la puissance humaine d’aller plusloin. Le général en chef lui impose silence, et, suivi de plusieurs généraux etofficiers de son état-major, il se porte à l'avant-garde; au risque d’être en-glouti, il déborde le sentier où l’on ne peut avancer qu’un à un; il prie,menace, encourage et donne l’êxemple en marchant le premier, sans guide, àtravers un tourbillon de neige, sondant à chaque pas pour savoir s’il va poserle pied sur le sentier ou sur le gouffre. La colone le suit. Pendant que le bravegénéral avance ainsi péniblement, il entend des sons plaintifs: la femme d’unsoldat engourdie par le froid, mourante, abandonnée, disparaissait peu à peuet allait se perdre dans l’abîme. Chacun, occupé de ses propres dangers, étaitloin de songer à la secourir; le général s’arrête, revient sur ses pas, approchede cette malheureuse. Elle venait de s’évanouir. Un faible battement du cœurlui annonce qu’il reste encore quelque espérance de la sauver : les soins qu’illui fait donner la rappellent à la vie, et deux grenadiers sont chargés de la trans-porter. Cependant plus la colonne avançait, plus la tempête redoublait de force.Arrivée au sommet, le vent était si violent et le froid si vif que plusieurs soldatstombèrent gelés. Ceux qui voulaient les secourir avaient eux-mêmes perdul’usage des mains. Le vent fouettait au visage avec fureur laneige qui tombaitdu ciel, et celle qu’il enlevait aux pointes des rochers empêchait de voir ceuxqui marchaient devant, et ne permettait pas de suivre leurs traces, que la tour-mente recouvrait à chaque instant. En certains endroits une planche étroite étaitplacée en travers du gouffre et toute l’armée devait y passer. Quelques hommes,glissant sur ce pont mobile, disparurent emportés dans l’abîme. Il était encoreplus dangereux de reculer que d’avancer : un seul homme découragé pouvaitarrêter la colonne tout entière. Un moment les travailleurs épuisés et déses-pérés refusèrent d’aller plus loin. Macdonald saisit leurs outils, les officiers