86
HISTOIRE DE L’ARMÉE
L’armée versa des larmes en apprenant la mort de Kléber, qui était son idole.Les soldats l’aimaient pour ses grands talents, pour son courage élevé, pourses vertus; ils l’aimaient pour son mâle visage et pour sa stature martiale, etmême pour ses vices. Kléber était le type idéal de la beauté militaire et le typemoral de l’officier de fortune créé parla révolution. Fantasque et frondeur, ilsubissait difficilement une autorité supérieure à la sienne. Intègre et désinté-ressé, jamais il ne souilla sa carrière par une exaction. Actif, sobre, patientdans les circonstances difficiles de la guerre, il devenait indolent, licencieux etintempérant à l’excès dans les loisirs de la paix. Doué d’un esprit brillant maisinculte, il suppléait au défaut de son éducation par la rapidité de son intelli-gence et par une mémoire prodigieuse. Son langage, quelquefois éloquent,mais toujours original, était souvent aussi d’une grossièreté toute soldatesque.En un mot, il réunissait les qualités et les défauts les plus opposés. Sa mort futun véritable jour de deuil pour l’armée, dont il était un des chefs les plus glo-rieux, et pour la France , dont il était un des citoyens les plus grands et les plusutiles. Pour l’armée d’Égypte , surtout, ce ne fut point un deuil d’apparat quecelui qu’elle revêtit pour suivre le convoi de son général en chef. En pleu-rant Kléber, elle pleurait sur elle-même, abandonnée qu’elle allait être à desmains moins habiles. En effet, l’homme qu’on désignait pour lui succéderétait le général Menou, qui avait embrassé la religion de Mahomet et ajouté à
réussissait sous son commandement. Les Turcs avaient été défaits à Héliopolis d’une façon aussibrillante qu'ils l’avaient été au mont Tbabor et à Aboukir. La seconde révolte du Caire avait étéapaisée, et tout présageait que, frappée comme elle l’avait été du fouet de la vengeance fran-çaise, la ville se tiendrait désormais tranquille.
A deux heures de l’après-midi, Kléber prit congé de son hôte et des convives qui avaient aidéà le fêter; et, prenant M. Protain avec lui, il retourna au palais, où, comme nous l’avons dit,des réparations urgentes attendaient la présence de l’architecte. Il y avait à peine cinq cents pasà faire pour se rendre de la maison du chef d’état-major chez le général en chef, et, pouraccom-plir ce pelit trajet, on suivait une terrasse abritée par un berceau de vigne qui dominait la placeEl-Bekeh. Le général et l’architecte marchaient lentement; ce dernier s’arrêtait de temps entemps pour tracer des plans sur le sable avec une baguette qu’il tenait à la main.
Tout à coup un homme, vêtu à l’orientale, parut à quelques pas des deux interlocuteurs, s’ap-procha du général Kléber, et, le saluant en croisant les bras sur la poitrine, lui prit la mainpour la baiser. Kléber était habitué à ces démonstrations; c’étaient celles dont se servaient ha-bituellement les Arabes qui venaient lui demander justice. Il attendait donc que le jeune hommes’expliquât, quand celui-ci, avec la rapidité de l’éclair, tirant un poignard recourbé passé àsa ceinture, l’enfonça jusqu’à la poignée dans le côté gauche de Kléber. Kléber poussa un cri dedouleur et de surprise, et, faisant un pas en arrière, s'appuya sur la balustrade. Kléber étaitblessé à mort. L’assassin se nommait Soleyman-el-Haleby.
La sentence du coupable, comme ori le comprend bien, ne pouvait se faire attendre, surtoutrendue qu’elle était par un conseil de guerre. En conséquence, Soleyman-el-Haleby, convaincud’avoir assassiné le général en chef Kléber, fut condamné à avoir la main droite brûlée, à mourirsur le pal, et à y rester jusqu’à ce que son cadavre fût dévoré par les oiseaux de proie.
Cette exécution eut lieu au retour du convoi funéraire du général Kléber, sur la butte del’Institut, en présence de l’armée en deuil et de la population effrayée; car, habituée à la justicedes pachas et des beys, devant laquelle toute une ville répond du crime d’un homme, elle nepouvait croire que le châtiment s’arrêterait au coupable.