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HISTOIRE DE L’ARMÉE
contre les lignes non entamées de cavalerie et d’infanterie de l’adversaire descharges qui pouvaient décider d’une bataille, comme à Eylau (1). »
Avant d’entrer dans les détails d’organisation relatifs à chaque arme, disonsun mot sur l’esprit des troupes à cette époque. L’élévation du général en chefBonaparte à la dignité consulaire avait été accueillie avec transport par l’armée,qui semblait partager cette royauté militaire ; mais quand on vit paraître ledécret qui substituait l’ancien mot de régiment à celui de demi-brigade, et celuiqui instituait l’ordre royal de la Légion-d’Honneur, quand on comprit enfin queBonaparte se faisait de l’armée un marche-pied pour s’élever au trône, desmurmures éclatèrent dans tous les rangs; l’esprit républicain n’était pas encoreéteint dans le cœur de ces vétérans des armées du Rhin et d’Italie . Il en coûtaità ces vieux soldats de voir disparaître ainsi une dénomination à laquelle serattachaient pour eux tant de souvenirs glorieux, et, bien que cette réforme ne fîtpoint perdre aux corps leurs numéros et n’altérât en rien leur organisation, ilsne pouvaient se faire à l’idée de renoncer aux beaux surnoms, baptême duchamp de bataille, d’ impétueuse, (Yinvincible, de foudroyante, de terrible, A’in-fernale, A’incomparable. En effet, rien ne pouvait remplacer pour eux ces titresglorieux dont la trace allait être à jamais perdue sous un nouveau nom. L’in-stitution de la Légion-d’Honneur elle-même, qui créait un nouveau moyend’émulation, un mobile nouveau pour l’esprit des troupes, fut accueillie avecdéfaveur (2) par la généralité. Les armes d’honneur semblaient plus nationales,plus militaires surtout. Les esprits frondeurs, et certes il n’en manquait pasdans l’armée, en voyant exhumer ces institutions de la vieille monarchie etsortir du garde-meuble les oripeaux et les broderies dont se couvraient lesgrands dignitaires de l’ordre nouveau, se livraient à de bruyants sarcasmes.Il se trouvait dans les troupes, dans les chefs surtout, bon nombre d’ambitieuxqui approuvaient toutes ces mesures et les exaltaient; mais le plus grandnombre, les vieux soldats surtout, les désapprouvaient hautement, et ceux-làreprésentaient le véritable esprit de l’armée (,3). Il fallait dônc refaire l’éduca-tion morale des troupes comme on refaisait leur éducation militaire. Bonaparte ne s’y trompa point. Pour y arriver, il voulut frapper l’imagination des soldatspar la grandeur de ses entreprises, par des fêtes splendides et d'imposantes so-lennités et par des occupations sans cesse renouvelées. Le projet d’une descente
(t) Art Militaire, par Rocquancourt.
(2) Nulle institution, dit Thibaudeau dans ses Mémoires, n’éprouva une opposition plus impo-sante.
(3) L’arrestation de Moreau, toute légale qu’elle était, produisit aussi une funeste impressiondans l’armée. Moreau était adoré des soldats qui avaient fait la guerre sur le Rhin et dont laplupart connaissaient à peine Bonaparte . Ils ne virent dans son arrestation qu’un sentiment dejalousie du premier consul contre le vainqueur d’Holienlinden. On disait aussi à cette époqueque Bonaparte , connaissant l’esprit de ces troupes, les avait choisies pour composer l’arméeexpéditionnaire de Saint-Domingue, afin de s’en débarrasser en les jetant au climat dévoran 1des tropiques et aux nègres de Dessalines et de Toussaint. Le temps a fait justice de tontes cescalomnies.