Band 
Tome troisième.
Seite
317
JPEG-Download
 

317

ET DE TOUS LES RÉGIMENTS,noires. Toutes les passions religieuses et patriotiques avaient été allumées; ilfut aisé de prévoir qu’aux privations de la Lithuanie allaient se réunir toutesles fureurs et les embarras d’une guerre nationale ; nous allions retrouver unenouvelle Espagne, mais une Espagne sans fonds, sans vin, sans ressources,sans villes. Nous ne devions pas y trouver des Saragosse , parce que toutes lesmaisons, construites en bois peint, étaient à la merci d’une torche ou d’unobus; mais des obstacles d’un autre genre, et non moins redoutables, nousattendaient.

Napoléon se sentait le cœur oppressé en songeant à l’intervalle qui le séparaitde Moscou , à celui qu’il venait de mettre entre ses magasins et son armée, quela pénurie, les maladies, les traîneurs avaient déjà diminuée d’un tiers. Lorsmôme qu'il eût pris la résolution, si souvent annoncée, de s’arrêter à Smo-lensk, il en reconnut bientôt la difficulté. La récolte de 1811 avait été mau-vaise, celle de 1812, encore sur pied, avait été entravée par les ravages de laguerre, qui avaient mis la population en fuite et enlevé les chevaux. D’ailleurs,faire vivre 200,000 hommes sur place, dans un pays dépeuplé, est une chosebien difficile, à moins de cantonner très au large, ce qui ne peut avoir lieu enface d’une armée intacte et pourvue de tout. Revenir sur ses pas, en traversantla Lithuanie ravagée, c’était s’exposer à perdre l’armée par la disette ; prendreen retraite le chemin de Mohilew sur Mozyr, c’était s’enfourner dans les fangesdu Prépeez, sans savoir comment on en sortirait. A la vérité, le chemin étaitmoins ravagé, une marche vers Loutzk et Brzesc eut ramené sa base d’opéra-tions sur Varsovie, et l’eut élargie en débarrassant la Volhynie de l’armée deTschichakof ; mais malgré le motif apparent de dégager ses flancs, une pareillemarche rétrograde avait ses dangers ; elle pouvait le perdre aux yeux de toutel’Europe et devenir un signal pour ses nombreux ennemis. La Prusse se seraitlevée en masse, le nord de l’Allemagne aurait suivi son exemple, tout l’édificeconstruit par l’Empereur eut été compromis, sans avoir, pour ainsi dire, tirél’épée. L’unique moyen de salut que lui offrait la campagne était de continuerla marche sur Moscou pour forcer les Russes à une bataille et leur dicter lapaix dans l’ancienne capitale des czars. Napoléon s’arrêta à ce parti.

Cependant il encourageait ses troupes par l’espoir de voir bientôt cesser leurssouffrances. Il laissait croire à ses maréchaux qu’ils allaient prendre leursquartiers d’hiver entre Wilepsk, Smolensk et Mohileiv; il ordonnait le passagedu Dnieper uniquement pour se débarrasser du voisinage importun de l’arméeennemie ; mais il ne cachait pas à quelques-uns de ses confidents que sonarmée était une armée d’opération et non de position, que son moral et sacomposition de vingt peuples divers exigeaient qu’elle fut maintenue dans uneactivité offensive, et qu’il ne lui restait plus d’autre parti à prendre que de laconduire à Moscou .

Cette opinion de l’Empereur était diversement appréciée par ses maréchaux.Murat hésitait à s’enfoncer plus loin dans la Russie ; d’autres soutenaient qu’iln’y avait de repos à espérer qu’après avoir vaincu les Russes dans une batailledécisive. Pénétré de cette vérité, l’Empereur partageait l’avis de ces derniers;