402 HISTOIRE DE L’ARMÉE
de la vieille enceinte de Leipsick, tiraient sur nous. Trompé par la vue de nosalliés de la veille tirant en bas, le sapeur placé à la mine crut que c’était l’en-nemi qui s’approchait; pour l’arrêter, il mit le feu à la mine. Cette déplorableerreur devait causer la perte des soldats de Macdonald, de Reynier, de Lau-riston et de Ponialowsky, qui étaient encore dans la ville, avec plus de 200pièces de canon.
« Après s’être convaincus de leur malheur, dit l’auteur du Manuscrit de1813, les plus braves parmi nos soldats n’ont songé qu’à vendre chèrementleur vie. Les uns se sont enfermés dans les maisons voisines et se sont ense-velis sous leurs décombres; les autres ont tenté de traverser la Pleiss et l’Elster.Mais ces rivières, encaissées dans un lit bourbeux et profond, ont englouti toutce qui n’a pu nager. Le carnage de Leipsick ne cessa que fort tard. Alors lessouverains alliés étaient parvenus à la grande place, et s’y tenaient au milieude leurs nombreux états-majors, savourant les premières fumées d’une vic-toire désirée depuis vingt ans. Bientôt après, Bernadotte est venu pour prendreplace au cercle des rois. A sa vue, un souvenir involontaire de Lubeck a trou-blé le roi de Prusse. L’empereur d’Autriche n’a pu cacher le malaise qu’iléprouvait en retrouvant à ses côtés l’auteur de la scène républicaine du dra-peau (1). L’empereur Alexandre lui-même, à travers la générosité d’un pre-mier accueil, dissimulait à peine combien les promesses d’Albo devenaientimportunes. Il a fallu tout l’entraînement d’un moment aussi heureux pouraffaiblir la gêne de cette première émotion, et le reste de la journée s’est passéà faire le recensement des trophées et des prisonniers que l’accident du pontde l’Elster venait de faire tomber dans les mains des alliés. — On porte à23,000 hommes le nombre des prisonniers et à 250 celui des pièces d’artillerie;mais parmi les prisonniers se trouvaient les blessés et les malades dispersésdans les maisons de Leipsick. Les combattants qni ont déposé leurs baïonnettessur les débris du pont ne peuvent pas être évalués à plus de 12,000 hommes.Quant à l’artillerie, ce n’est pas sur le champ de bataille, c’est en désencom-brant les boulevards de Leipsick que les alliés s’en sont rendus maîtres.
«Au total, ces journées coûtent à l'armée française 50,000 braves, tant tuésque prisonniers; mais elles ne coûtaient pas moins de 80,000 tués à la coalition.Les funérailles de Poniatowsky ont terminé ce grand drame. On les a célébréesavec pompe; les vainqueurs et les vaincus réunis y représentaient l’Europe entière pleurant sur la tombe du dernier des Polonais. »
Le général Bertrand supplia l’Empereur de ne pas s’arrêter dans sa marcheet de mettre promptement la Saale entre lui et ses ennemis. Il lui représentaque sa personne résumait à elle seule toute la fortune, tout le salut de la
(1) Ambassadeur de la République française à Vienne en 1798, Bernadotte avait arboré surson hôtel un drapeau tricolore dont la vue causa une émeute populaire qui faillit rompre l’étatde paix qui unissait en ce moment la France et l’Autriche . Quinze ans s’étaient écoulés, et c’é-tait la première fois que l’ambassadeur républicain, devenu héritier élu d’un trône hérédi-taire, se trouvait en présence de l’empereur d’Autriche .