VI DISCOURS
revenu de leurs domaines. On verroit presque toutes les pro-vinces se séparer de leur métropole; presque tous les gouver-nemens se dissoudre , ou changer de forme. Mais que dis-je ?Telle est en même temps la foiblesse des peuples, que, mécon-tens, ils murmurent & restent dans la même situation. Ils yfont enchaînés par fhabitude & par les vices.
Cette fermentation impuissante est une des plus grandes preu-ves de la mauvaise constitution de nos gouvernemens. Car, d’unepart, les peuples souffrent & fe plaignent, de l’autre ils ont perdutoute espece de ressort. Chacun vit pour foi, cherchant à se mettreà couvert des maux publics, à en profiter, ou à s’étourdir fur eux.Au milieu de cette foiblesse générale, les gouvernemens, foibleseux-mêmes, mais par-là féconds en petits moyens, étendent leurautorité, 6c f appesantissent. 11s semblent être en guerre secretteavec leurs sujets. Ils en corrompent une partie, pour dominerl’autre. Us craignent que les lumières ne détendent, parce qu’ilssavent qu’elles éclairent les peuples fur leurs droits, & fur lesfautes de ceux qui les gouvernent. 11s fomentent le luxe, parcsqu’ils savent que le luxe énerve les courages. Comme ils ontdans leurs mains presque tout l’or des états, ils font de for legrand ressort de l’administration ; ils en font le moyen de hconsidération'6r de l’avancement des particuliers ; la solde duvice qu’il augmente; la récompense de la vertu qu’il avilit ; l’ob-jet de la cupidité de tous les citoyens. Us repompent ensuite,par des opérations fiscales, cet or que leur prodigalité a ré-pandu : circulation funeste, & dont Teffet est de ruiner unepartie des nations, pour enchaîner l’autre. C’est enfin cet artmalheureux de diviser, d’affoiblir, de dégrader, pour mieuxdominer, d’opprimer fans révolter, qu’on appelle science degouvernement, dans la plupart des cours.
Le Philosophe sera-t-il plus satisfait, quand il jetera les yeuxfur PEurope militaire? U y verra toutes les constitutions íèrvi-lement calquées les unes fur les autres; lés peuples du Midiayant la même discipline que ceux du Nord; le génie des na-tions en contradiction avec les loix de leur milice; la profes-sion de soldat abandonnée à la classe la plus vile & la plus mi-sérable des citoyens; le soldat, fous ses drapeaux continuantd’être malheureux & méprisé; les armées plus nombreuses àproportion que les nations qui les entretiennent ; onéreusesà ces nations pendant la paix; ne suffisant pas pour les rassu-