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Relation D'Un Voyage Du Levant, Fait Par Ordre du Roi : Contenant L'Histoire Ancienne & Moderne de plusieurs Isles de l'Archipel, de Constantinople, des Côtes de la Mer Noire, de l'Arménie, de la Géorgie, des Frontières de Perse & de l'Asie Mineure / Par M. Pitton de Tournefort : Avec Les Plans des Villes & des Lieux considerables; le Genie, les Meurs, le Commerce & la Religion des differens Peuples qui les habitent; Et l'Explication des Médailles & des Monument Antiques. : Enrichie de Descriptions & de Figures d'un grand nombre de Plantes rares, de divers Animaux; Et de plusieurs Observations touchant l'Histoire Naturelle
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DU LEVANT. Lettre XVIIL

LETTRE XVIII.

VOYAGE D'ARMENIE ET DE GEORGIE.

AíoNSEIGNE UR,

L ES villes de ce pays-ci font assez bien poli-cées & l'on n'y entend point parler de voleurs;ils fe tiennent tous à lacampagne &n’en veulentqti’aux voyageurs ; on prétend même qu’iís fontmoins cruels que nos voleurs de grands che-mins. Pour moi je fuis persuadé du contraire,& que l’on n’iroit pas bien loin si l’on s’expofoitseul ici fur une grande route. Si ces malheureuxn’afïàííìnent pas les gens, c’est faute d’en trouverl’occasion, car on ne marche qu’en bonne com-pagnie. Ces compagnies , qu’on appelle Cara-vanes t font des convois ou assemblées de voya-geurs , plus ou moins nombreuses suivant le dan-ger. Chacun y est armé à sa maniéré , & se dé-fend comme il peut dans l’occasion. Quand lesCaravanes font considérables elles ont un Chefqui en ordonne la marche. On y est moins ex-posé au centre qu’à la queue, & la meilleure pré-caution que l’on puisse prendre , n’est pas toû-jours d’attendre les Caravanes les plus nombreu-ses, comme la plupart des voyageurs se l’imagi-nent : c’est de profiter de celles où il y a beaucoupde Turcs & de Francs , c’est à dire gens propresà fe bien défendre. Les Grecs & les Arméniensn’aiment point à fe battre : ou les condamnesouvent à payer le sang, comme l’on parle dansîe pays , d’un voleur qu’íls n’ont pas tué. On•n’est pas exposé à ces malheurs en Amerique ; cesAméricains que nous traitons de sauvages ; ces-Iroquois dont le nom fait peur aux enfans , netuent que les gens d’une nation avec laquelle ilsfont en guerre. S’ils mangent,des Chrétiens, cen’est pas en temps de paix. Je ne sçai s’il y amoins de cruauté à poignarder un homme pouravoir fa bourse , que de le tuer pour le manger.Qu’importe à un malheureux d’être mangé oudépouillé après fa mort.

On est donc contraint de marcher en Carava-ne dans le Levant ; les voleurs en font de mêmeafin de pouvoir se rendre les maîtres des autrespar la loi du plus fort. Nous joignîmes la Cara-vane du Pacha d’Erzeron le 3. Juin à une jour-née de Trebisonde ; & nous trouvâmes en che-min je ne sçai combien de Marchands qui ve-noient des provinces voisines pour profiter d’unejsi belle occasion. Les voleurs nous fuyoientavecla même diligence qu’ils suivent les autres Ca-ravanes, par la raison que lots qu’un Pacha mar-che , autant de voleurs pris . autant de têtes cou-T OM. I I. t

pées fur îe champ. Ou leur fait cet honneuraprès les avoir appeliez Jaours , c’est-à-dire Infi-delles. Outre que nous étions fort en repos de cecôte-là, nous étions encore ravis de ce que lePacha ne faisoit qu’environ douze ou quinzemilles par jour ; ce qui nous donnoit tout 1ctemps de considérer le pays à nôtre aise.

Nôtre Caravane étoít de plus de six cens per-sonnes , mais il n’y en avoir qu’environ troiscens de la Maison du Pacha , les autres étoientdes marchands & des passagers ; tout cela fai-soit un assez beau spectacle. C’étoit une nouveau-té pour nous de voir des chevaux & des muletsparmi je ne sçai combien de chameaux. Les fem-mes étoient dans des líttíeres terminées en ber-ceau , dont le dessus étoit couvert de toile cirée,le reste étoit grillé de tous còtez avec plus defoin que. ne le font les parloirs des Religieusesles plus austères. Quelques - unes de ces littieresressembloient à des cages posées fur les dos d’urtcheval , & elles étoient couvertes d’une toile pein-te soutenue par des cerceaux ; on ne sçavoit lîelles renfermoient des singes , ou des animauxraisonnables.

Le Chaia étoit le premier Officier de la mai-son. Nous n'avons pas de Charge parmi nous quiréponde à celle là , car il est plus qu’Iutendanr,& comme le subdelegué du Maître. Souvent mê-me il est le maître d u Maître. Le Divan Effen *di, ou Chef du Conseil, étoit le second Officier^Le Pacha avoir son Cetja ou Aumônier qu’ilsappellent aussi Mouphti , plusieurs Secretaires,soixante & dix Boffinois pour fa garde , une in-finité de Chaoux , de musiciens ou joueurs d’in-strumens , une effroyable quantité de valets dcpied ou Chiodars , fans compter les Pages. SouMédecin étoit de Bourgogne , & son Apoticairede Provence ; Où est - ce qu’il n’y a pas dcFrançois.

Le Chaoux Bachi ou Chef des Chàoux , mar-choit une journée par avance, portant une queuedc cheval pour marquer le Ùonac, c’est à direle lieu où le Pacha devoit camper. Le maîtreChaoux en recevoir l’ordre tous les soirs ; com-me font nos Maréchaux de Logis. II avoir à.fafuite plusieurs Officiers pour disposer le camp,& beaucoup d’Àrabes pour dresser les tentes. Tousces gens mai choient à cheval avec des lances &des bâtons ferrez. La musique du Pacha n’étoitQ desa-