DU LEVANT. Lettre XVÎU.
tez contre .les Turcs & rendus maîtres de la cam-pagne.
Le 19. Juin nous partîmes à midi pour allerviíiter les montagnes qui font à l’Est de la ville.A peine la neige y étoit fondue , & nous campâ-mes fur les six heures à 15. milles dans un paysfi tardif que les plantes ne commençoient qu’àpouffer & les collines n’étoient encore couver-tes que de gazon ; il est mal-aisé de rendre rai-son de la paresse, s’il faut ainsi dire, de cette ter-re. Nous couchâmes fous nos tentes dans unevallée au milieu d’un hameau , dont les chau-mières font plus écartées les unes des autres queles Bastides de Marseille. L’eau dans laquellenous avions mis nos plantes pour les conserver& pour les décrire le lendemain, fe gela la nuitde l'épaisseur de deux lignes , quoiqu’elle fût àcouvert dans un bassin de bois. Le lendemainLO. Juin aptes avoir herborisé , quoique avecpeu de profit à cause du froid qui ne permettoitpas à la terre de pousser, nous prîmes le parti denous rapprocher d’Erzeron par une route disseren-te de celle que nous avions tenue. Nous allâmesdonc voir un ancien Monastère d’Armeniens,lequel n’est qu’à une journée de cette ville , &qui porte le nom de Saint Grégoire. Toute lacampagne est découverte , & l’on ne volt pas lamoindre brossaille dans tout le terrein que la vûëpeut découvrir. Ce Monastère est assez riche, maisj’aimerois autant habiter au pied du Mont Cau-case, car il ne sçauroit être plus froid. Je croîsqu’outre le sel fossile qui n’est pas rare dans cesquartiers, la terre est pleine de sel Ammoniacqui entretient les neiges , pendant dix mois deTannée, fur des collines à peu près semblables auMont Vahrien. Plusieurs expériences font voirque le sel Ammoniac rend très-froides les li-queurs où il est dissous , & cela par fa partie sa-line fixe, plútôt que par sa partie volatile , com-me il paroît par la solution de la tête morte d'oùTon a tiré l’esprit & le sel volatile aromatiquehuileux ; car on sent un froid très-considerable,au milieu de l’Eté , en appliquant les mains au-tour -de la cornue de verre dans laquelle on a faitla solution dc cette tête morte.
. Nous allâmes coucher ce même jour à un au-tre Monastère d’Armeniens, appellé le MonastèreRouge, parce que le dôme, qui est fait en lanter-ne lourde , est barbouillé de rouge ; je ne sçau-rois trouver de comparaison plus juste , car lecomble de ce dôme aboutit en pointe , ou encône gauderonné comme un parapluye à moitiéouvert. Ge couvent n’est qu’à trois heures de che-min d’Erzeron , & TEvêque , qui passe pour leplus sçavant homme qui soit parmi les Armé-niens , y fait ía résidence ; ce n’est pas beaucoupdire , car on ne fe pique guerc de science cn Ar-
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menie ; mais comme on nous aíïilra qu’il étoitfort bien venu parmi les Curdes qui étoient cam-pez selon leur coutume aux sources de l’Euphra-te , nous n’oubliâmes rien pour Tengager à venirs’y promener avec nous. On ne sçauroit faire cevoyage avec trop de précautions , car les Curdesfont des animaux peu raisonnables ; ils ne recon-noissent pas même les Turcs, & ils les dépouil-lent tout comme les autres lorsqu’ilsen trouventToccasion. Enfin ces brigands n’obéïssent ni àBeglierbey ni à Pacha , & il faut avoir recours àleurs amis lorsqu’on veut avoir l’honneur de lesvoir , ou pour mieux dire le pays où ils fe trou-vent. Quand ils ont consommé les pâturages d’unquartier , ils vont camper dans un autre. Au lieude Rappliquer à la science des Astres comme lesCaldéens, de qui on les fait descendre , ils necherchent qu’à piller, & suivent les Caravanes àla piste , pendant que leurs femmes s’occupent àfaire du beurre, du fromage , à élever leurs en-fans , & à prendre foin de leurs troupeaux.
Nous partîmes le a z. Juin à trois heures dumatin du Monastère Rouge. La Caravane ne futpas nombreuse, il falloir se livrer à TEvêque,ou renoncer à voir les sources de l’Euphrate;mais dans le fond, querisquions-nous ? Les Cur-des ne mangent pas les hommes, ils ne font queles dépouiller, & nous y avions sagement pourvvten prenant nos plus méchants habits : nous n’a-vions donc à craindre que le froid & la faim. Parrapport à TEvêque , c’étoit un homme de bienqui n’auroit pas voulu nous exposer à montrernos nuditez. Nous le priâmes de serrer dans facassette quelques sequins que nous avions prispour nôtre dépense. Nanti de nôtre bourse, ilfit seire les provisions dont nous avions besoin,& paroissoit agir de bonne foi , bien informéd’ailleurs que nous étions fous la protection daBeglierbey, & que nous étions connus dans laville pour ses Médecins. Nous avions donné desremedes gratuitement à tous les cliens du Mo-nastère qui s’étoient addressez à nous. Après cesprécautions nous nous abandonnâmes avec con-fiance à fa conduite. II sc mit à la tête de la com-pagnie, parfaitement bien monté de même quetrois de les domestiques , & il nous fit donnerde fort bons chevaux à nous & à nôtre fuite. Ademi heure de là nous primes un venerable vieil-lard de ses amis dans un assez joli village situéfur cette branche de l’Euphrate , laquelle passe àElija. On nous régala de quelques Truites queTon pescha fur le champ , & rien n’est compara-ble à la bonté de ces poissons lorsqu’on les mangesortant du ruisseau, cuites dans de l’eau où l’ona jette une poignée de sel. Ce vieillard nous fitbeaucoup d’honnêtetez , &. après nous-avoir faitpromettre de guérir à nôtre retour un de sesB 1 amis,