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Relation D'Un Voyage Du Levant, Fait Par Ordre du Roi : Contenant L'Histoire Ancienne & Moderne de plusieurs Isles de l'Archipel, de Constantinople, des Côtes de la Mer Noire, de l'Arménie, de la Géorgie, des Frontières de Perse & de l'Asie Mineure / Par M. Pitton de Tournefort : Avec Les Plans des Villes & des Lieux considerables; le Genie, les Meurs, le Commerce & la Religion des differens Peuples qui les habitent; Et l'Explication des Médailles & des Monument Antiques. : Enrichie de Descriptions & de Figures d'un grand nombre de Plantes rares, de divers Animaux; Et de plusieurs Observations touchant l'Histoire Naturelle
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amis , (car c’ctoit là le compliment ordinaire),il nous fit aísûrer qu’il parloit bien la langue desCurdes ; qu’il trouveroit de ses amis dans les mon-tagnes où nous allions , & que nous n’avionsrien à craindre étant accompagne?, de l’Evêque &de lui. Nous entrâmes dans de belles vallées, oùl’Euphrate serpente parmi des Plantes merveilleu-ses, & nous fûmes charmez d’y trouver cette belleespece de Pimprefielle à fleur rouge , qui fait undes principaux ornemens des jardins de Paris, &que l’on a apportée depuis long-temps de Canadaen France. Ce qui nous fit plus de plaisir e'estque les plantes y étoient avancées , & nous nousflations de les trouver en bon état dans les mon-tagnes ; mais à mesure que nous montions ,nous ne découvrions que pelouse & neige. Lesforêts en font bannies pour le relie des siécles,cependant le paysage elt agréable, & les ruisseauxqui tombent de tous còtcz font un spectacle di-vertissant. On voit je ne sçai combien de fontai-nes fur le haut de ces montagnes ; les unes cou-lent tout simplement , les autres bouillonnentdans de petits bassins bordez de gazon. Nous choi-iîmes.un des plus jolis gazons pour étendre nôtrenappe , & pour nous délasser avec du vin du

Monastère qui valoit mieux que tout le vin d’Er-7-eron. Là revenus de la peur que ce nom deCurdes n’avoit pas laissé d’exciter en nous, nouspuisions à pleines tasses dans les sources de l’Eu-phrate , dont nôtre nectar temperoit la fraîcheurexcessive.

Il n’y avoit qu’une chose qui troublóit nosinnocens plaisirs , c’est que de temps en tempsnous voyions venir à nous certains députez desCurdes , qui s’avançoient à cheval la lance enarrêt pour s’informer quelles gens nous étions.Je ne sçai même fi la peur, ou le vin n’en faisoitpas paroître deux pour un , car à mesure que lapeur s’emparoit de nôtre ame , il falloit bienavoir recours au cordial. S*il est permis de boireun peu plus qu’à l’ordinaire c’est en pareille ren-contre , car fans cette précaution l’eau de l’Eu-phrate auroit achevé de glacer nos sens. Enfin«comme il nous sembla que la députation aug-mentoit à vûë d’œil, l’Evêque & le vieillard s’a-v-ancérent à quelques pas , nous faisans signe dela main de rester où nous étions. Nous fûmes ra-vis d'être dispensez d’aller faire la reverence à eesdéputez. Après les premiers complimens , quine furent pas bien longs , ils s’avancérent tousensemble vers nous, & commencèrent à raison-ner fort gravement sur je ne sçai quelle matière.Comme les gens qui craignent s’imaginent tou-jours qu’on parle d’eux , & que d’ailleurs lesCurdes nous honoraient de temps en temps deleurs regards , nous afìections aussi beaucoup degravité $ & ne doutant pas que l’Evêque ne leur

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dît que nous cherchions des Plantes , nous amas-sions celles qui étoient fous nos yeux & faisionssemblant de discourir à leur sujet. Dans le fondnous parlions de la triste situation où nous noustrouvions, '& nous nous expliquions en mauvaislatin , de peur que nos Interprètes qui étoientfaits à nôtre jargon n’y comprissent quelquechose.

La conférence de l’Evêque & des Curdes ne laif-soit pas de nous inquietter par fa longueur. 11 yavoit bien loin de là au Monastère pour se retireren chemise ; & que sçait-on si ces gens qui fontaccoûtumez.à faire des Eunuques , n’auroicnt pointcû envie de nous métamorphoser ainsi, dans l’eí-perance de nous vendre mieux ? Nous fûmes unpeu rassurez quand nôtre Drogman Arménienvint nous dire que les Curdes avoient donné unfromage à l’Evêque, En même temps le vieillard,s’avança pour prendre un flacon d’eau de vie qu’illeur pressentît. Nous fîmes demander à ce bonhomme de quoi il s’agissoit, il répondit en sou-riant que les Curdes étoient de méchantes gens,mais que nous n’avions rien à craindre ; que Pan-démie amitié qui étoit entre eux , & la vénérationqu’il s avoient pour l’Evêque , nous mettraient àcouvert de tout. En effet après qu’ils eurent bûPeau de vie, ils se retirèrent & l’Evêque revintà nous avec un visage fort gay. Nous 11e manquâ-mes pas de le faire remercier de tous les foins qu’ils’étoit donné pour nous garentir des insultes deces loups ravissans , & nous continuâmes à fairenos observations fur ks plantes. Il y en a, de fortbelles autour de ces sources. Leur concours fait labranche de l’Euphrate , que nous avions presquetoujours suivie depuis le Monastère , & qui vapalier à Elija. On y prend des Truites avec la main,dont nous fîmes grande chere tout le jour, maisnous les trouvâmes si molles le lendemain , quenous n’en voulumes pas goûter. Jufques-là nousfûmes bien contens de nôtre journée. Nous fî-mes demandera l’Evêque s’il neseroit pas possi-í ble d’aller vóir l’autre branche de l’Euphrate la-quelle va fe joindre à la première , à Mommaco-tum. II nous dit en riant qu’il ne connoîssoit pasles Curdes de ce quartier-là que nous n’y ver-rions que des sources semblables à celles que nousvenions dc quitter. Nous le remerciâmes très-humblement , mais il auroit bien pû se dispenserde nous jetter dans de nouveaux embarras.

Ce bon homme , par honnêteté comme nous.le jugeâmes par la fuite , s’avisa d’aller faire ses .adieux aux Curdes, & de leur distribuer les restesdc nôtre eau de vie , flous.aurions.fort approuvéson procédé si nous n’avions pas été de la partie,& qu’il n’eût pas fallu s’approcher de leurs pavil-lons. Ce font de grandes tentes d’une espece dedrap brun foncé , fort épais & fort grossier qui,