320
LES ROUGON-MACQUART.
encore dans l’ombre, l’aperçut ainsi, blanc de lumière,distribuant la fortune de ses mains ouvertes, elle applau-dit de nouveau, d’un battement prolongé.
— Oui, oui, il a raison, bravo !
Dès lors, Étienne chevauchait sa question favorite,l’attribution des instruments de travail à la collectivité,ainsi qu’il le répétait en une phrase, dont la barbarie legrattait délicieusement. Chez lui, à cette heure, l’évolutionétait complète. Parti de la fraternité attendrie descatéchumènes, du besoin de réformer le salariat, il abou-tissait à l’idée politique de le supprimer. Depuis la réu-nion du Bon-Joyeux, son collectivisme, encore huma-nitaire et sans formule, s’était raidi en un programmecompliqué, dont il discutait scientifiquement chaque arti-cle. D’abord, il posait que la liberté ne pouvait êtreobtenue que par la destruction de l’Etat. Puis, quand lepeuple se serait emparé du gouvernement, les réformescommenceraient : retour à la commune primitive, substi-tution d’une famille égalitaire et libre à la famillemorale et oppressive, égalité absolue, civile, politique etéconomique, garantie de l’indépendance individuellegrâce à la possession et au produit intégral des outilsdu travail, enfin instruction professionnelle et gratuite,payée par la collectivité. Gela entraînait une refontetotale de la vieille société pourrie; il attaquait le ma-riage, le droit de tester, il réglementait la fortune dechacun, il jetait bas le monument inique des sièclesmorts, d’un grand geste de son bras, toujours le môme,le geste du faucheur qui rase la moisson mûre ; et ilreconstruisait ensuite de l’autre main, il bâtissait lafuture humanité, l’édifice de vérité et de justice, gran-dissant dans l’aurore du vingtième siècle. A cette ten-sion cérébrale, la raison chancelait, il ne restait quel’idée fixe du sectaire. Les scrupules de sa sensibilité etde son bon sens étaient emportés, rien ne devenait plus