LES VIEILLES LETTRES
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des oceans entre moi et celle qui l’a tracee. Elle estvieille et obscure, ainsi que sa jeune et douce Allequej’ai vue si brillante et si adorec, et qui vegeteplus morte que vivante dans un petit village du Lan-guedoc, avec six enfants et un honorable minislreProtestant, son mari.
Les vieilles lettres sont Ies jalons qui marquentles phases, les cantonnements, les stations — souventdouloureuses de notre pauvre vio.
Quand je recevais cette vieille lettre, j’aurais vouluelre officier, c’etait mon ambition; quand je recevaiscette autre vieille lettre, je n’aspirais pas ä un plusnoble sort, ä un plus sublime degre de reputationliUeraire et de credit sur la place intellectuclle, que defaire accepter au libraire Ladvocat, alors tout-puissant,ma traduction de la Ficmcee d’Abydos, poeme deByron, qui venait de paraitre ä Londres. J’aurais eteheurcux, en face de la litterature imperiale, pendantque la tragedie d ’Omasis brillait comine la lune dansson plein, pendant que Misanlhropie et Repentir epui-sait la seve lacrymale de tous les yeux bourgeois;j’aurais ete heureux de faire savoir au raonde qu’onpouvait ecrire comme Byron encrgiquement, puissam-rneut, avec une verve concentree, et un eclat de dictionqui ferail pälir nos sublimes de tous les ordres. Helas!je ne trouvai pas d’editeur, j’avais quinze ans. Les su-perbes reponses de mes cd'iteurs esperes sont lä, gi-sarites parmi mes vieilles lettres, — ainsi que ma tra-duclion de la Ficmcee d'Abydos!
0 vieilles lettres! Le bon Pasquier n’avait-il pasraison de dire : Combiende changcments, depuis que jesuis au monde ! Et ce n’est qu’un point de lemps?