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MÉMOIRES
réprimandes de Port-Royal. Celle crainte étoilcause qu’il n’osoit montrer ses vers à personne ,et qu'il écrivoit à un ami:
« Ne pouvant vous consulter, j’étois prêt à con-sulter, comme Malherbe, une vieille servante quiest riiez nous, si je ne m’élois aperçu qu’elle estjanséniste comme son maître , et qu'elle pourroilme déceler; ce qui srroit ma ruine entière , vuque je reçois tous les jours lettres sur lettres, ouplutôt excommunications sur excommunications àcause «le mon triste sonnet 13 .»
Voici ce triste sonnet. Il le lit pour célébrerla naissance d’un enfant de madame Vitart satante 1 s .
Il est temps que la nuit termine sa carrière,
I n astre tout nouveau vient de naître en ce s lieux,Déjà tout Plmrizon s’aperçoit de ses feux,
II échauffe déjà dans sa pointe première.
Et toi, fille du Jour, qui nais devant ton père,
Belle Aurore, rougis ou te cache à nos yeux,
Cette nuit un Soleil est descendu des cieux,
Dont le nouvel éclat efface ta lumière.
Toi qui dans ton matin parois déjà si grand,
Bel astre, puisses-tu n’avoir point de couchant!Sois toujours eu beautés une Aurore naissante.
A ceux de qui tu sors pnisses-lu ressembler!
Sois digne de Daphnis et digne d’Amaranthe;
Pour être sans égal, il les faut égaler.
Ce sonnet, dont il étoit sans doute très conteutà cause de la ebute et à cause de ce vers ,
.... Fille du Jour, qui nais devant ton père,
prouve, ainsi que les strophes des odes que j’airapportées , qu’il aimoit alors ces faux brillantsdont il a été depuis si grand ennemi. Lesprincipcsdu bon goût qu’il avoit pris dans la lecture, desanciens, et dans les leçons de Port-Royal, nel’empêcboient pas, dans le feu de sa premièrejeunesse , de s’écarter de la nature, dont il s’écarteencore dans plusieurs vers de laThèbaulc. Boileausut l’y ramener.
Il fut obligé d’aller passer quelque temps àClievreiise , où M- Vitart , intendant de cettemaison , et chargé de faire faire quelques répara-tions au château . l’envoya , en lui donnant le soinde ces réparations. Il s’ennuya si fort de celte oc-cupation et de ce séjour, qui lui parut une cap-tivité, qu’il daloil les lettres qu’il en écrivoit deBabyione. On en trouvera deux parmi celles de sajeunesse.
On songea enlin sérieusement à lui faire prendreimparti: et l'espérance d’un bénéfice le fil ré-soudre à aller en Languedoc , où il étoit à la finde 1661, comine il paroîtpar la lettre qu’il écrività La Fontaine , et par celle-ci datée du 17 janvier1662 , dans laquelle il écriL à M. Vitart :
« Je passe mon temps avec mon oncle , saintThomas et Virgile. Je fais force extraits de théo-logie , et quelques-uns de poésie. Mon oncle a deBons desseins pour moi; il m’a fait habiller denoir depuis les pieds jusqu’à la tête : il espère meprocurer quelque chose. Ce sera alors que je tâ-
cherai de payer mes dettes. Je n’oublie point lesobligations que je vous ai, j’en rougis en vousécrivant. Erubuit puer, safva res est. Mais cellesentence est bien fausse ; mes affaires 11’en vontpas mieux. »
Pour être au fait de cette lettre , cl de cellesqu’011 trouvera à la suite de ces mémoires, il fautsavoir qu’il avoit été appelé eu Languedoc par unoncle maternel, nommé le P. Sconin , chanoinerégulier de Sainte-Geneviève, homme fort estimédans cette congrégation , dont il avoit été général,et qui avoit beaucoup d’esprit. Comme il étoitinquiet et remuant , dès que le temps de son gé-néralat fut expiré, pour s’eu défaire on l'envoyaà Uzès, où l’on avoit joint pour lui le prieuré deSaint-Maxiiuin à un canonîcat de la cathédrale :il étoit outre cela official et grand-vicaire.' Ce bonhomme étoit tout disposé à résigner son bénéficeà son neveu ; mais il falloit être régulier , et leneveu , qui auroil fort aimé le bénéfice , u’aimoitpas cette, condition , à laquelle cependant la né-cessité l’auroit Fait consentir , si tous les obstaclesqui survinrent ne lui eussent fait eonnoître qu’il11’étoil pas destiné à l’étal ecclésiastique.
Par complaisance pour son ouclc, il éludioit lathéologie, et en lisant saint Thomas, il lisoit aussii’Ariosle , qu’il cite souvent, avec tous les autrespoètes, dans scs premières lettres adressées à unjeune abbé Le Vasseur, qui n’avoil pas plus dovocation que lui pour l’état ecclésiastique , dontil quitta l’habit dans la suite. Dons ces lettresécrites en toute liberté , il rend compte à son amido ses occupations et de ses sentiments , et ne faitparoître de passion que pour l'étude et les vers.Sa mauvaise humeur contre les habitants d’TTzès,qu’il pousse un peu trop loin , semble venir de cequ’il est dans un pays où il craint d’oublier lalangue françoise , qu’il avoit une extrême enviede bien posséder. Je juge de l’étude particulièrequ’il en faisoit par des remarques écrites de samain, sur celles de Vaugelas , sur la traductionde (Juinte-Curcc , cl quelques traductions de d'A-blancourt. On voit encore par ces lettres qu’ilfuyoit toute compagnie , et surtout celle desfemmes, aimant mieux la compagnie des poètesgrecs l4 . Son goûtpour la tragédie lui en fit com-mencer une, dont le sujet étoit Théaghte et Cita-ridée. Il avoit conçu dans sort enfance une passionextraordinaire pour Iléliodore : il admiruit sonstyle cl l’arlificc merveilleux avec lequel sa fableest conduite. 11 abandonna enfin cette tragédie,dont il n’a rien laissé, ne trouvant pas vraisem-blablement que des aventures romanesques méri-tassent d’èlre mises sur la scène tragique l5 . Il re-tourna à Euripide , et y prit le sujet de la Thé -haute j qu'il avança beaucoup, en même tempsqu’il s’appliquoit à la théologie.
Quoique alors la plus petite chapelle lui parûtune fortune, lus enfin des incertitudes de son oncleet des obstacles que faisoit renaître continuelle-ment un moine nommé D. Corne, dont il se plaintbeaucoup dans scs lettres , il revint à Paris , où ilfit connoissance avec Molière, et acheva la Tht-balde.
Il donna d’abord son ode intitulée lu Renommée