STIR LA VIF DE JEAN RACINE.
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Si Corneille avoit ses chagrins , son rival avnilaussi les siens. Il enlendoit dire souvent que lesbeau lés de ses tragédies étnienl des beautés demode qui ne dureraient pas. Madame de Sévigné,eouime beaucoup d’antres , se faisoit une vertu derester fidèle à ce qu’elle appeloit ses vieilles admi-rations. Voici quelques endroits de ses lettres quiferont connoîfre les différents discours qu’on te-nojl alors ; et ues endroits , quoique pleins de ju-gements précipités, plairont à cause de cc stylequ'on admire dans une dame, et qui fait lire lanLde lettres qui n’apprennent presque rien. C’est ainsiqu’elle parle de Bajazel avant que de l’avoir vu :
* Cette pièce, dit on, est autant au-dessus de Cor-neille que Corneille est au-dessus de Boyer. Voilàce qui s'appelle louer. Du bruit de Bujazet mon âmeimportunée fait que je veux aller à la comédie :nous en jugerons par nos yeux et nos oreilles 50 . »
Après avoir vu la pièce , elle 1 envoie à sa chèrefille , en lui disant :
• le vous envoie Bajazet ; je voudrais aussi vous
envoyer la Cbaintneslé pour réchauffer la pièce_
Tl y a des choses agréables, rien de parfaitementbeau, rien qui enlève, point de ces tirades deCorneille qui font frissonner. Ma fille, gardons-nous bien de lui comparer Racine. Sentons-en ladifférence. Jamais il n’ira plus loin qubimiro-maque... Il fait des comédies pour la Chainmeslé ,et non pas pour les siècles à venir : si jamais iln’est plus jeune, et qu’il cesse d’èlre amoureux, cene sera plus la même chose. Vive doue notre vieilami Corneille] Pardonnons-lui de méchants versen faveur des divines et sublimes beautés qui noustransportent. Ce sont des traits de maître qui sontinimitables.Despréaux en dit encore plus que moi.Eu un mot c’est le bon goût : tenez-vous-y 51 .»
Ces prophéties sc sont trouvées fausses. L’auteurde Brilannicus fit voir qu'il pouvoit aller encoreplus loin, et qu’il travailloit pour l’avenir. Je diraibientôt pourquoi on lui reproclioit de travaillerpour la Chammeslé, et je détruirai cette accusa-tion. Personne ne croira que Boileau ait jamaispen&é comme madame de Sévigné le fait ici pen-ser, puisqu’on est au contraire porté à croire qu’illouoil trop son ami 5 2 . Le P. ïournemine , dansune lettre imprimée , avance qu’il ne décria VAgé-silus et {'Attila , » que pour immoler les der-nières pièces de Corneille à llaeine , son idole. » Cen’étoil pas certainement lui immoler de. grandesvictimes ; et Boileau ne pensa jamais à élever sonidole ( pour répéter le terme du P. Xoiirnemine)au-dessus de Corneille : il savoit rendre justice àl’un et à l’autre: il les admit oit tous deux, sansdécider sur la préférence.
Le parti de Corneille s’afToiblit beaucoup plusl'année suivante , quand Aîilhridate paraissant avectoute sa Laine pour Borne , sa dissimulation et sajalousie cruelle , fit voir que le poète savoit donneraux anciens héros toute leur ressemblance.
Je ne trouve point que cette tragédie ait essuyéd’autres contradictions, que d’être confondue,comme les autres, dans la misérable satire inti-tulée Apollon vendeur de hliihridate, ouvrage qui,rempli des jeux de mots les plus insipides, ne fitaucun honneur à Barbier d’Aueour 55 .
En cette même armée , mon pere fut reçu àl'académie l'rançoise , et sa réception ne fut pasremarquable, comme l’avoil été celle de Corneille,par un remerciement ampoulé. Corneille , dansune pareille occasion , se nomma un indigne mi-gnon de la fortune, et, ne pouvant exprimer sajoie, t’appela un épanouissement du cœur, une liqué-faction intérieure qui relâche foutes les puissancesde l'âme; de sorte que Corneille, qui savoit sibien faire parler les autre» se perdit en parlantpour lui-même. Le remerciement de mon père fuifort simple et fort court, et il le prononça d’unevoix si basse , que >1. Colbert, qui étoit venu pourl’entendre, n’en entendit rien, et que ses voisinsmême en entendirent à peine quelques mots. Tln’a jamais paru dans les recueils de l'académie ,et ne s’est point trouvé dans ses papiers après samort. L’auteur apparemment n’en fut pas content ,quoique, suivant quelques personnes éclairées,il fût ué autant orateur que poète. Ces personnesen jugent par les deux discours académiques dontje parlerai bientôt, et par une harangue au roi,dont elles disent qu'il fut l’auteur elle fut prononcèc , par une autre bouche que la sienne , eni685 , et sc trouve dans les mémoires du clergé.
Un de ses confrères dans l’académie se déclarason rival, en traitant comme lui le sujet i’Iphigé-nie. Les deux tragédies parurent en 1675 34 ; reliede Le Clerc n’est plus connue que par l’épigrammefaite sur sa chute , et la gloire de l’autre fut célé-brée par Boileau.
Jamais Iphigénie, en Aulide immole'e,
N’a coûté tant de pleurs à la Grèce assemblée, etc.
C’éloit en 1677 que Boileau parloit ainsi : etcomme il avoit acquis une grande autorité sur leParnasse, depuis qu'en îGyi il avoit donné sonArt poétique et ses quatre épîtres, il étoit biencapable de rassurer son ami, attaqué par tant decritiques 35 . A la (in de 17-pîlre qu’il lui adresse,il souhaite , pour le bonheur de leurs ouvrage»,qu’à Chantilly Condê les lise quelquefois, pareequ'ilsétoienl tous deux fort aimés du grand Coudé , quirassembloit souvent à Chantilly les gens de lettres,et se plaisoil à s’entretenir aven eux de leurs ou-vrages, dont il étoit bon juge. Lorsque dan» cesconversations littéraires il soutenoil une bonnecause , il parloit avec beaucoup de grâce et dedouceur; mais quand il eu aoutenoit une mau-vaise , il ne falloit pas le contredire : sa vivacitédeyenoit si grande , qu'on vovoit bien qu’il étoîldangereux de lui disputer la victoire. Le fini deses yeux étonna une fois si fort Boileau dans unedispute de cette nature, qu’il céda par prudence,et dit tout bas ù son voisin : « Dorénavant je seraitoujours de l’avis de monsieur le prince , quand ilaura lorL 3 e . *
J’ignore en quel temps Boileau et son ami tra-vaillèrent à un opéra , par ordre du roi, à la sol-licitation de madame de Moutespan. Celle parti-cularité serait fort inconnue , si Boileau , qui au-rait bien pu se dispenser de faire imprimer dansla suite son prologue, ne l’avoit racontée dansl'avertissement qui précède. Je ne eruis pas qu’011