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Oeuvres complètes de J. Racine / revues avec soin sur toutes les éditions de ce poète, avec des notes extraites des meilleurs commentateurs par P. R. Auguis
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MÉMOIRES

ait jamais vu un seul vers de mon père en cegenre douvrage, quil essayoit à contre-cœur. Lespoètes nont que leur génie à suivre, et ne doi-vent jamais travailler par ordre. Le public ne leursait aucun gré de leur obéissance

Un rival aussi peu à craindre que Le Clerc serendit bien pins redoutable que lui, quand (aPhèdre parut, en 1677. Tl en suspendit quelquetemps le succès par la tragédie quil avoit com-posée sur le même sujet, et qui fut représentéeen même temps. La curiosité de chercher la causede la première fortune de la Phèdre de Pradon estle seul motif qui la puisse faire lire aujourdhui.La véritable raison de cette fortune fut le créditd'une puissante cabale, dont les chefs sassem-bloient à lhôtel de Bouillon. Ils s'avisèrent dunenouvelle ruse qui leur coûta , disoit Boileau ,quinze mille livres 5 8 : ils retinrent les premièresloges pour les six premières représentations delune et de lautre pièce, et par conséquent cesloges éloietit vides ou remplies qu and ils vouloient.

Les six premières représentations furent si fa-vorables à la Phèdre de Pradon 39 , et si contrairesà celle de mon père , quil ètoit près de craindrepour elle une véritable chute , dont les bons ou-vrages sont quelquefois menacés, quoiquils netombent jamais. La bonne tragédie rappela enfinles spectateurs , et lon méprisa le sonnet qui avoitébloui dabord :

Dans un fauteuil doré Phèdre mourante et blême, etc.

Ce sonnet avoit été,fait par madame Desliou-lières, qui protégeoit Prado», non par admirationpour lui, mais parreqnellr. étoit amie de tous lespoêles quelle ne regardoit pas comme capablesde lui disputer le grand talent quelle croyoilavoir pour la poésie. On 11e savisa pas de soup-çonner madame Deshoulières du sonnet ; on sepersuada fort mal à propos que lauteur étoitM. le duc de Nevers, pareequ'il faisoit des vers,et quil étoit du parti de lhôtel de Bouillon. Onrépondit à ce sonnet par une parodie sur lesmêmes rimes , et on ne respecta dans cette paro-die ni Le duc de Ncvers, ni sa sœur, la duchessede Mazarin, retirée en Angleterre. Quand lesauteurs de la parodie ncussnn l fait que plaisanterM. le duc de Kevers sur sa passion pour rimer,ils avoient tort, puisquils attnquoient un hommequi navoit cherché querelle à personne; maisdans leurs plaisanteries ils passoienl les bornesdune querelle littéraire , en quoi ils nétoient pasexcusables. Je ne rapporte ni leur parodie ni lesonnet : on trouve ces pièces dans les longs com-mentateurs de Boileau, et dans plusieurs recueils.On ne douta point dabord que cette parodie nefut Jouvrage du poète offensé , et que son amiBoileau ny eût part. Le soupçon étoit naturel. Leduc irrité annonça une vengeance éclatante. Ilsdésavouèrent la parodie, dont en effet ils néloientpoint les auteurs; et M. le duc Henri Jules lesprit tous deux sous sa protection, en leur offrantriiôteî de tjondé pour retraite. « Si vous êtes inno-cent», leur dit-il, venez-y, et si vous êtes coupables,venez y encore.» La querelle fut apaisée quand

on sut que quelques jeunes seigneurs très distin-gués avoient lait dans un repas la parodie du sonnet.

La Phèdre resta victorieuse de tant dennemis,et Boileau, pour relever le courage de son ami,lui adressa sa septième épîlie, sur lutilité qu'onretire de la jalousie des envieux.Lauteur de Phèdreétoit flatté du succès de sa tragédie, moins pourlui que pour l'intérêt du théâtre. Il se félieiloildy avoir fait goûter une pièce la venu avoitété mise dans tout son jour, la seule pensée ducrime étoit regardée avec autant dhorreur que lecrime même, et il esp croit par cette pièce récon-cilier la tragédie avec quantité de personnes cé-lèbres par leur piété et par leur doctrine. Lenviede se rapprocher de ses premiers maîtres le fai-soit ainsi parler dans sa préface, et dailleurs ilétoit persuadé que lamour, à moins quil ne soitentièrement tragique , ne doit point entrer dansles tragédies.

On se trompe beaucoup quand on croit quilremplissoii les siennes de cette passion pareequ'ilen étoit lui-même rempli. Les poètes se con-forment au goût de leur siècle. IJ 11 jeune auteurqui cherche à plaire à la cour dun jeune roilon respire l'amour et la galanterie fait respirerle même air à ses héros et héroïnes. Celle raison ,et la nécessité de suivre une roule differente deCorneille en marchant dans la même carrière,lui fit traiter ses sujets dans un gnûL différent;et lorsque la tendresse qui règne dans ses Iragédies- est attribuée par 31 . de "Valincour à uncaractère plein de passion , il parle lui-mêmesuivant ce préjugé naturel, quun auteur se peintdans ses 'ouvrages ; mais 31 . de Valincom- ne pou-vait ignorer que son ami, quoique si tendre ,navoit jamais été esclave de lauiour, que , peut-être à cause de la tendresse même de son cçeur,il regardoit comme plus dangereux encore pourlui que pour un autre. Il en étoit un habilepeintre, pareeque, étant poète, il éloit habileimitateur : il a su peindre parfaitement la fierté etlambition dans le personnage dAgrippine , quoi-quil fût bien éloigné d'être fier et ambitieux.Madame de Sévigué, dans un endroit de ses lettresque jai rapporté, fait entendre quil étoit trèsamoureux de la Chammeslé, et que même ilfaisoit ses tragédies conformément au goût de ladéclamation de cetle actrice. Dans sa vie impri-mée à la tête de la dernière édition de ses œu-vres , on lit quil en avoit un fils naturel, et queiiuffdélilé de celte comédienne , qui lui préférale comte de Tonnerre , fut cause quil renonça àcelte actrice et aux pièces de théâtre.

Puisque de pareils discours, faussement ré-pandus dans le temps, subsistent encore aujour-dhui à la tête de ses œuvres, cest à moi à lesdétruire ; mais, quoique certain de leur fausseté,cest à regret que je parle de choses dont je vuu-drois que la mémoire fût effacée. Ce prétendufils naturel ua jamais existé 40 , et même, selontoutes les apparences, mon père na jamais eupour la Chammeslé cette passion quon a conjec-turée de ses assiduités auprès delle, surlesqucllesje garderois le silence, si je nélois obligé dendire la véritable raison.