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MÉMOIRES
qu’il n’cst pas étonnant que mon pète, qui n’a-voif pas été heureux dans le discours sur sa propreréception, l’ait été dans celui-ci, qui lui fournis-sait pour sujet l’éloge de (Corneille. Tl le faîsoitdans IVlfusion de son cœur, parccqu’il étoit inté-rieurement persuadé que Corneille valoit beau-coup mieux que lui : et en cela seulement il pen-soit comme RI. de Fontenelle. Quelque craintequ’il eût de parler de vers à mon frère, quand ille vit en âge de pouvoir discerner le bon du mau-vais . il lui lit apprendre par cœur des endroitsde C-inna, et lorsqu’il lui enlenduil réciter cebeau vers,
Et, monté sur le faite, il aspire à descendre,
« Ttomarqurz-bien cette expression , lui disoit-ilavec enthousiasme. On dit aspirer à monter ; maisil faut connaître le cœur humain aussi bien queCorneille l’a connu , pour avoir su dire de l’am-bitieux qu’il aspire ù descendre. • On ne croirapoint qu’il ait alleelé la modestie lorsqu il parloitainsi on particulier à son lils : il lui disuit ce qu ilpensoit.
Tout l’endroit de son discours dans l’académie ,qui contenoit l’éloge de Corneille, fut extrême-ment goûté ; et comme il avoit réussi parce-qu’il louoit ce qu’il admirait , il réussit égale-ment dans l’éloge de Louis XIV, lorsque, s’a-dressant à Bergeret, premier commis du secré-taire. d’état des affaires étrangères, il lit voir com-bien les négociations étoient faciles sous un roidont les ministres n’avoient tout au plus quel'embarras de faire entendre avec dignité aux coursétrangères ce qu'il leur dirtoit avec sagesse. Là , ildépeignit le roi, la veille du jour qu’il partitpour se mettre à la tête de ses aimées, écrivantdans son cabinet six lignes pour les envoyer àson ambassadeur, et les puissances étrangères nepouvant s’écarter d’un seut pas du cercle étroit quileur étoit tracé par ces six lignes. Paroles qui re-préseiiloiciil toutes ces puissances sous l image duroi Antioclms, étonné, quoique à la tête de sesarmées , du cercle que l'ambassadeur romaintraça autour de lui, et obligé de rendre sa ré-ponse avant que d’en sortir.
Louis XIV , informé du succès de ce discours,voulut l'entendre. L’auteur eut l'honneur de luien faire la lecture, après laquelle le roi lui dit :•Jesuis très content 48 : je vous louerais davantage,si vous m’aviez moins loué. ■ Ce mot fut bientôtrépandu partout et attira à mon père une lettreque je vais rapporter, pareeque , ayant été écritepar un homme qui étoit alors dans la disgrâce , etqui écrivoit à un aiui dans toute la sincérité deson cœur et la conliance du secret, clic fait voirde quelle manière pensoicut de Louis XIV ceuxmême qui croyoienl avoir quelque sujet de 6 euplaindre.
• J’ai à vous remercier , monsieur, du discoursqui m’a été envoyé de -votre pari. Bien n’est assu-rément si éloquent, et le héros que vous y louezest d’autant plus digne de vos louanges, qu’il y atrouvé de l’excès. Il est bien difficile qu’il n’y enait toujours un peu ; les plus grauds hommes sont
hommes, et se sentent toujours par quelque en-droit de l’inlirmhé humaine. Je vous djrois biendes choses sur cela , si j’avois le plaisir de vousvoir; mais il faudroit avoir dissipé un nuage,que j’ose dire être une tache dans cc soleil. Cene seroit pas une chose difficile, si ceux qui lepourroient faire avoient assez de générosité pourl’entreprendre. Je vous assure que les penséesque j’ai sur cela ne sont point intéressées, et quece qui peut me regarder me touche fort peu. Sij’ai quelque peine, c’est d'être privé de La conso-lation de voir mes amis. Un lête-à-têle avec vouset avec votre compagnon me feroil bien du plai-sir ; mais je n’acliëterois pas ce plaisir par lamoindre lâcheté. Vous savez ce que cela veutdire : ainsi je demeure en paix, et j’attends avecpatience que Dieu fasse connoître à cc prince siaccompli qu’il n’a point dans son royaume desujet plus fidèle , plus passionné pour sa véritablegloire , et, si je l’ose dire , qui l’aime d’un amourplus pur et plus dégagé de tout intérêt. Je pour-vois ajouter que je suis naturellement si sincère ,que, si je ne sentois dans mou cœur la vérité dece que je dis, rien au monde ne seroit capablede me le faire dire. C’est pourquoi aussi je nepourrois me résoudre à faire un pas pour avoirla liberté de revoir mes amis, à moins que ce nefût à mon prince seul que j’en fusse redevable 4 9.Je suis, etc. •
Boileau , nouvel académicien , fut long-tetupsassez exact aux assemblées, dans lesquelles il avoitsouvent des contradictions ù essuyer. Il parle ,dans une lettre écrite à mou père, de ses disputesavec M. Charpentier. Dans ces disputes littérairesil ne trouvoil pas ordinairement le grand nombrepour lui , pareequ’il étoit environné de confrèrespeu disposés à être de son avis. Un jour cepen-dant il fut victorieux, et quand il racontoîl cettevictoire , il ajoutoit en élevant la voix : « Tout lemonde fut de mon avis, ce qui m’étonna; carj’avuis raison, et c’éloit moi. »
Lorsqu’il fut question de recevoir à l’académieM. le marquis de Saint-Aulaire , il s'y opposa vi-vement, et répondit à ceux qui lui représentoientqu’il falloit avoir des égards pour un homme decelle condition , • Je ne lui dispute pas ses ti-tres de noblesse, mais je lui dispute ses litres duParnasse. > Un des académiciens ayant répliquéque M. de Saint-Aulaire avoit aussi ses titres duParnasse, puisqu’il avoit fait de fort jolis vers:
« Eh bien , monsieur, lui diL Boileau, puisquevous estimez ses vers , faites-moi l’honneur de mé-priser les miens. »
En 1685, RI. le marquis de Seignelay devantdonner, dans la maison de Sceaux, une fête auroi, demanda des vers à mon père . qui . malgréla résolution qu’il avoit prise de n’en plus faire,n’en put refuser, dans une pareille occasion, àun ministre auquel il étoit fort attaché, lils deson bienfaiteur. J’ai plus d’une fois entendu direà 31. Je chancelier, «que J’anliqnilé (et qui laconnaît mieux que lui? ) ne nous adroit rien,dans un pareil genre, de si parfait que celte idyllesur la paix. ► Il admire comment le poète , en fai-saut parler des bergers, a su réunir aux sentiments