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regarde comme impossible que vous deveniez unjour capable (l'eu faire de bous ; niais je me méfiede tout ce qui est sans exemple : et, depuis quele inonde est monde, on n’a point vu de grandpoète, fils d’un grand poète. Le cadet de Corneillen’étoit point tout à-fait sans génie ; H ne sera ja-mais cependant que le très petit Corneille. Prenezbien garde qu’il ne vous en arrive autant. Pourrez -vous d’ailleurs vous dispenser de vous attacher àquelque occupation lucrative ? et croyez-vous quecelle des lettres en soit une ? Vous Otes le fils d’unhomme qui a été le plus grand poète de son siècle,ci d’un siècle où le prince et les ministres alloientau-devant du mérite pour le récompenser : vousdevez savoir mieux qu’un autre à quelle fortuneconduisent les vers. » La sincérité qui a régnédans cet ouvrage m’a fait rappeler ce sermon, dontj’ai fort mal profité.
L’auteur du Botœana n’éloit pas lié assez parti-culièrement avec lui pour bien faire le recueilqu’il a voulu faire. 11 avoit donné au public quelques satires dont Boileau n’avoit pas parlé avecadmiration ; ce qui avoit jeté beaucoup de froi-deur entre eux deux. « Il me vient voir rarement,disoit Boileau, pareeque , quand il est avec moi, ilest toujours embarrassé de son mérite et du mien.»
Le P. Mallebranche s’entretenoit avec lui desa dispute avec ilT. Arnauld sur les idées , et pré-tendoit que M. Arnauld ne l’avoil jamais entendu.
« Kh ] qui donc , mon père , reprit Boileau , vou-lez-vous qui vous entende ? •
Lorsqu’il avoit donné au public un nouvel ou-vrage, et qu’on venoit lui dire que les critiquesen parloient fort mal : « Tant mieux, répondoit-i I ;les mauvais ouvrages sont ceux dont on ne parlepas. • La manière dont on critique encore aujour-d’hui les siens fait assez voir qu’on en parle tou-jours.
Ce grand poète , qui de son vivant triompha del’envie sur un amas prodigieux d'éditions qui se re-nouveloienl tous les ans,certain du contentementdu public, s’est presque vu dans sa postérité. Ilest pourtant le seul de nos poètes qui par sa mortn’ait pas fait taire l’envie, dont il triomphe encorepar les éditions de ses ouvrages, qui se renouvel-lent sans cesse parmi nous ou dans les pays étran-gers. Jamais poète n’a été plus imprimé , traduit,commenté et critiqué: et il y a apparence qu'ilvivra toujours . pareeque , comme il réunit le vraide la pensée à la j ustesse de l’expression . ses versrestent aisément dans la mémoire, en sorte queceux même qui no l’admirent pas le savent parcœur.
L’écrivain qui a fait de lui l’éloge qui se trouvedans le supplément au Nécrologe de Port-lloyal.le loue d’avoir asservi aux lois de la pudeur laplus scrupuleuse un genre de poésie qui jusqu’àlui n’avoit emprunté presque tous ses agrémentsque des charmes dangereux que la licence et lelibertinage offrent auxcœurs corrompus. II est ditencore dans cet éloge que l’équité , la droiture etla bonne foi présidèrent à toutes ses actions, eLon en donne pour exemple la restitution des re-venus du bénéfice dont j’ai parlé au commence-ment de ces mémoires , restitution qu’il fit sans
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consulter personne. Ne prenant avis que de lacrainte de Dieu, qui fui toujours présenle à soucœur, il se démit du bénéfice entre les mains deM. de Buzanval, qui en étoit le eoJIateur, ne von -lant pas même charger sa conscience du choix deson successeur.
Boursault, dans ses lettres, rapporte sa con-versation sur les bénéfices avec un abbé qui enavoit plusieurs, et qui lui disoit : « Cela est bienbon pour vivre. Je n’en doute point, lui réponditBoileau, mais pour mourir, monsieur l’abbé 1 pourmourir i «
Interrogé dans sa vieillesse s’il n’avoit pointchangé d avis sur le Tasse , il assura que , loin dese repentir de ec qu’il en avoit dit, il nVn avoitpoint assez dit, et en donna les raisons que rap-porte M. l’abbé d’Olivet dans l’Histoire de l’Aca-démie françoisc.
La réponse d’Antoine , son jardinier d’Auleuil ,au père Bouhours, fut telle queBrossette la rap-porte dans son commentaire. Antoine nondamnoitle second mot de l’épître qui lui étoit adressée ,prétendant qu’un jardinier n’étoil pas un valet,(l’étoii le seul mot qu’il trouvoil à critiquer dansles ouvrages de son maître.
Quoique Boileau aimât toujours la maison d’Au.teuil, et n’eût aucun besoin d’argent, M. Le Ter-rier lui persuada de la lui vendre, en l’assurantqu'il y seroit toujours également Je maître , et luifaisant promettre qu’il s’y conserveroit une cham-bre qu’il viendroit souvent occuper. Quinze joursaprès la vente , il y retourne , entre dans le jardin ,et n’y trouvant plus un berceau sous lequel il avoitcoutume d’aller rêver, appelle Antoine et lui de-mande ce qu’est devenu son berceau. Antoine luirépond qu’il a été détruit par ordre de M. Le Ver-rier. Boileau , après avoir rêvé un moment, re-monte dans son carrosse en disant :« Puisque jene suis plus le maître jci , qu’est-ce que j’y viensfaire? « Il n’y revint plus.
On sait que dans scs dernières années il s’oc-cupa de sa satire sur l’équivoque, pour laquelleil eut cette tendresse que les auteurs ont ordinai-rement pour les productions de leur vieillesse. Illa lisait à scs amis, mais il ne voulait plus queleurs applaudissements : ce n’étoit plus ce poètequi autrefois demandait des critiques, cl qui di-soit aux autre», * Écoutez tout le monde, assidui consultant:» il redevint même amoureux de plu-sieurs vers qu’il avoit retranchés de ses ouvragespar le conseil de mon père; il les y lit rentrerlorsqu’il donna sa dernière édition.
Il la revit avec soin, et dit à un ami qui letrouva attaché à ce travail : * Il est bien honteuxde m’occuper encore de rimes, et de toutes cesniaiseries du Parnasse, quand je ne devrois son-ger qu’au compte que je suis près d’aller rendreà Dieu. » On a toujours vu en lui le poète et I«chrétien.
_ M. le duc d'Orléans l’invita à dîner ; c’étoitun jour maigre , et on n’avoit servi que du grassur la table. On s’aperçut qu’il ne touchoit qu’àson pain. « II faut bien, lui dit le prince, quevous mangiez gras comme les autres, on a oublié le maigre. » Boileau lui répondit : « Vous