SUR LA VIE DE JEAN RACINE. 47
15 II présenta celle tragédie à Molière, alorsdirecteur du théâtre du Palais-Royal, et qui avoitla réputaiion de bien accueillir les jeunes auteurs.Molière entrevit sans doute dans cette production,toute foible qu’elle étoit, le germe d'un heureuxtalent: il encouragea le jeune homme , loua sesdispositions*, on assure même qu'il le secourut desa bourse , et lui prêta cent louis , l’excitant à trai-ter le sujet de la Thébaïde , comme plus théâtral.
A. Martin.
Il est dit dans le Nécrologe de Port-Royalque , « lié avec les savants solitaires qui liabiloientle désert de Port-Royal, cette solitude lui lit pro-duite la Thébaïde. » Ces paroles, que les auteursde l’IIistoire des théâtres rapportent avec surprise,ne prouvent que la simplicité de celui qui a écritcet article, et qui , n’ayant jamais , selon les ap-parences , lu de tragédies , s’est imaginé, à causede ce titre, (a Thébaïde , que celle-ci avoit quelquerapport à une solitude. Il se trompe aussi quandil dit que celte tragédie fut commencée à Port-Royal. L. Racinb.
18 La Grange Chancel disoit avoir entendu direà des amis particuliers de Racine que, pressé parle peu de temps que lui avoit donné Molière pourcomposer cette pièce , il y avoit fait enlrer , sanspresque aucun changement , deux récits entierstirés de l’Antigone de Rotrou , jonee en i638. Cesmorceaux disparurent dans l’impression de la Thé-baïde. Quelques commentateurs donnent un autremotif à l’insertion de ccs morceaux. Us disent queKacine n’avoit traité le sujet de la Thébaïde qu’avecune extrême défiance, et que , tourmenté par lacrainte qu’on ne l'accusât d'avoir voulu lutter con-tre Rotrou, il prit le parti de lui emprunter un ré-cit qui passoit alors pour un morceau inimitable.Pour mettre le lecteur à même de comparer lesdeux récits, nous rapporterons ici celui de Rotrou :
«Là commence l’approche, où l’ardeur qui lespresse
Pratique aux premiers coups quelque art et quel-que adresse.
Us passent sans effet et d’une et d’autre part;Mais bientôt la fureur l’emporte dessus l’art.Chacun voulant porter, et chacun voulant rendre,Quitte pour attaquer le soin de se défendre;
Et tous deux , tout danger à leur rage soumis ,S'exposent aussi nus que s’ils étoient amis.
Mais après que , pareils de force et de courage,Ils ont gardé long-temps un égal avantage ,
De Polynice enfin le sort guide le bras :
11 pousse un coup mortel qui porte l’autre à bas.
Le roi tombe, et son sang coule sur la poussière ;Mais en sa chute encor sa haine se soutient ;
Et son ereur voit éclore un espoir qu’il contient.Couleur ni mouvement ne reste à son yisage ;
U semble que des sens il ait perdu l’usage ;
Il le réserve tout pour un dernier effort,
Et sait encor tromper dans les bras de la mort.Polynice , ravi d’une fausse victoire,
Dont bientôt sa défaite effacera la gloire,
Levant les mains au ciel, s’écrie à haute voix :Soyez bonis, ô dieux] justes juges des rois :
Thches , dessus ma tête apporte ta couronne.,
Elle est mienne , et le sang par deux fois me ladonne ;
Apporte, cette vue hâtera son trépas ;
Ma tête achèvera l'office de mon bras.
Il s’approche à ces mots , lui veut ôter J’épée.
Mais sa inain est a peine à cette œuvre occupée,Que l’autre , ramassant un reste de vigueur,
Que la haine entretient à ï entour de sou cœur ,Retire un peu le bras, puis, le poussant d’adresse,Lui met le fer au sein , que mourant il y laisse.Polynice à ce coup , mortellement atteint, etc. »
A- Martin.
t^Boileau, qui avoit quelques obligations à Brosselte , à cause d’une rente à Lyon qu’il lui faisoitpayer , lui donnoit quelques éclaircissements surses ouvrages , quand il les lui demandoit ; maisBrosselte n’ayant pas vécu avec lui familièrement,11 ’a pas été instruit de tout, et son commentaire ,où il y a de bonnes choses , est fort imparfait.
L. Racine.
3 0 C’est ainsi que cette pièce, dans sa naissance,fut jouée par les deux troupes ; mais dans i’His-loire du théâtre francois, tomeix, il est dit qu’ellefut jouée le même jour sur les deux théâtres : cequi n’est pas vraisemblable. L. Racine.
* 1 U me souvient, dit l’abbé Dubos , de ce quedit M. Despréaux àM. Racine, concernant la faci-lité de faire des vers. Ce dernier venoit de donnersa tragédie d 'Alexandre , lorsqu’il se lia d'amilicavec l’auteur de l’Art poétique. Racine lui dit, enparlant de son travail, qu’il avoit une facilité sur-prenante à faire ses vers. « Je veux, répondit Des-préaux, vous apprendre à faire des vers avecpeine , et vous avez assez de talent pour le savoirbientôt.» Racine disoit que Despréaux lui avoittenu parole. M. Despréaux, dit le commenlateurde Boileau, faisoit ordinairement le second versavant le premier ; c’est un des plus grands secretsde la poésie , pour donner aux vers beaucoup desens et de force. II conseilla à M. Racine de suivrecette méthode. U disoit à ce propos : « Je lui aiappris à rimer difficilement. » A. Martin.
a3 M. Nicole, qui avoit régenté la troisième àPort-Royal, avoit été son maître. Tout le mondesait quelle étoit sa douceur : il subsistoit du profitde ses ouvrages , et le grand débit des trois volu-mes de la Perpétuité fit dire dans le public qu’ilprolitoit du travail d’autrui , parcequ’on croyoitccl ouvrage commun entre lui et M. Arnauld,qui avoit seulement mis un chapitre de sa fanondans le premier volume, cl ne vit pas les autres.M. Nicole souffrit ces discours sans y répondre.Lorsque le P. Rouliours, en écrivant sur la languefrançoise, releva plusieurs expressions des traduc-tions de Port-Royal, M. de Sacy dit qu’il ne sesoumellroit point à ces remarques : M. Nicole ditqu’il se corrigeroit, et en effet il D’ernploya pointdans les Essais de morale celles qui lui parurentjustement critiquées. Dans les petits troubles quiarrivoient à Port-Royal sur quelques diversités desentiments, il ne prenoit aucun parti, disaut qu’il11 ’ètoit point des guerres civiles. Madame de Lon-gueville , qui, de l’envie de connoître les hommes