Buch 
Oeuvres complètes de J. Racine / revues avec soin sur toutes les éditions de ce poète, avec des notes extraites des meilleurs commentateurs par P. R. Auguis
Entstehung
JPEG-Download
 

i88 BÉRÉNICE.

PRÉFACE.

Titus, rcginani Berenicen... rut etiam vuptiaspolliciiu* ferebatur.... statim ab urbe dimisit invitusinvîtrm 1 .

Cest-à-dire que «Titus, qui airnoit passionné-ment Bérénice , et qui même , à ce quon croyoit,lui aToit promis de iépouser. Ia renvoya de Rome,maigre lui cl malgré elle , dès les premiers jours deson empire. » Cette action est très fameuse danslhistoire; et je lai trouvée très propre pour lethéâtre, par la violence des passions quelle y pou-voil exciter. Eu effet, nous navons rien de plustouchant dans tons les poëtes, que la séparationdEnée et de Didon, dans Virgile. Et qui doute quece qui a pu fournir assez de matière pour tout unchaut dun poème héroïque 9 , laction dureplusieurs jours 5 , ne puisse suffire pour le sujetdune tragédie dont la durée ne doit être que dequelques heures? Il est vrai que je nai point pousséBérénice jusquà se tuer , comme Didon , parce-que Bérénice nayant pas ici avec Titus Ica derniersengagements que Didon avoit avec Enée , elle nestpas obligée , comme elle , de renoncer à la vie. Acela près, le dernier adieu quelle dit à Titus, etleffort quelle se fait pour sen séparer , nest pasfe moins tragique de la pièce; et jose dire quilrenouvelle assez Bien dans le cœur des spectateurslémotion que le reste y avoit pu exciter. Ce nestpoint une nécessité quil y ait du sang et des mortsdans une tragédie : il suffit que laction en soitgrande , que les acteurs en soient héroïques , queles passions y soient excitées, et que tout sy res-sente de cette tristesse majestueuse qui fait tout leplaisir de la tragédie.

Je crus que Je pourvois rencontrer toutes cesparties dans mon sujet; mais ce qui men plut da-vantage, cest que je Je trouvai extrêmement simple.Il y avoit long-temps que je voulois essayer si jepourrois faire une tragédie avec cette simplicitédaction qui a été si fort du goût des anciens; carcest un des premiers préceptes quils nous ontlaissés: « Que ce que tous ferez , dit Horace, soittoujours simple et ne soit quun *. > Ils ont admirélAjax de Sophocle, qui nest autre chose quAjaxqui se tue de regret, à cause de la fureur ilétoit tombé après le refus quon lui avoit fait desarmes dAchille®. Ils ont admiré le Thiloctète,dont tout le sujet est Ulysse qui vient pour sur-prendre les flèches dHereuIe. LOEdipc même,quoique tout plein de rcconnoissances, est moinschargé de matière que la plus simple tragédie denos jours. Nous voyons enfin que les partisans deTérence. qui lélèveut avec raison au-dessus detous les poètes comiques, pour lélégance de sadiction et pour la vraisemblance de ses mœurs,ne laissent pas de confesser que Piaule a un grandavantage sur lui par la simplicité qui est dans laplupart des sujets de Plaute. Et cest sans doutecette simplicité merveilleuse qui a attire à ce der-niertouteslcs louanges que les ancienslui ont don-

nées. Combien Ménandre étoil-îI encore plus sim-ple, puisque Térence est obligé de prendre deuxcomédies de ce poète pour en faire une des siennes!

Et il ne faut point croire que cette règle ne soitfondée que sur la fantaisie de ceux qui lont faite :il ny a que le vraisemblable qui touche dans latragédie. Et quelle vraisemblance y a-t-il quil ar-rive en un jour une multitude de choses qui pour-roient à peine arriver en plusieurs semaines? U y ena qui pensent que cette simplicité est une marquede peu dinvention. Us ne songent pas quau con-traire toute linvention consiste à faire quelquechose de rien , et que tout ce grand nombre din-cidents a toujours été le refuge des poëtes qui nesentoient dans leur génie ni assez dabondance niassez de force pour attacher durant cinq actes leursspectateurs par une action simple, soutenue delàviolence des passions, de la beauté dessentimenls,cl de lélégance de lexpression, Je suis bien éloignéde croire que toutes ces choses se rencontrent dansmon ouvrage ; mais aussi je ne puis croire que lepublic ine sache mauvais gré de lui avoir donnéune tragédie qui a été honorée de tant de larmes ,et dont la trentième représentation a été aussi suivieque la première.

Ce nest pas que quelques personnes ne maientreproché cette même simplicité que javois recher-chée avec tant de soin. Ils ont cru quune tragédiequi étoit si peu chargée dintrigues ne pnuvoit êtreselon les règles du théâtre. Je minformai sils seplaignoient quelle les eûl ennuyés. On me ditquils avouoient tous quelle nennuyoii point,quelle les louchoit même en plusieurs endroits, etquils la verroient encore avec plaisir. Que veu-lent ils davantage? Je les conjure davoir assezbonne opinion deux-même9 pour ne pas croirequune pièce qui les touche , et qui leur donne duplaisir, puisse être absolument contre les règles.La principale règle est de plaire et de toucher :toutes les autres ne sont faites que pour parvenirà cette première ; mais toutes ces règles sont dunlong détail, dont je ne leur conseille pas de sem-barrasser : ils ont des occupations plus importantes.Quils se reposent sur noue de la fatigue déclaircirles difficultés de la poétique dAristote : quils seréservent le plaisir de pleurer et dêtre attendris ;et quils me permettent de leur direct qn mu-sicien disoit à Philippe, roi de Macédoine, quiprétendoit quune chanson néloit pas selon les rè-gles : « A Dieu ne plaise, seigneur, que vous soyezjamais si malheureux que de savoir ces choses-mieux que moi ! »

Voilà tout ce que jai à dire à ces personnes àqui je ferai toujours gloire de plaire ; car pour lelibelle que lon a fait contre moi, je crois que leslecteurs me dispenseront volontiers dy répondre.El que répondrois-je à mi homme 6 qui ne penserien et qui ne sait pas même construire ce quilpense? Il parle deprotase ? comme sil entendoit