ACTE II, SCÈNE III— Y. 221
Libres dans leur victoire et maîtres de leur foi,
Votre mort (pardonnez aux fureurs des amants)
L’intérêt de l’état fut leur unique loi ;
Ne me paroissoît pas le plus grand des tourments.
Kt d’un trône si saint la moitié n’est fondée
Mais à mes tristes yeux votre mort préparée
Que sur la foi promise et rarement gardée.
Dans foute son horreur ne s’étoit pas montrée ;
3e m’emporte, seigneur.
Je ne vous voyois pas, ainsi que je vous vois ,
BAJAZET.
Prêt à me due adieu pour la dernière fois.
Oui, je sais , Acomat,
Seigneur, je sais trop bien avec quelle constance
Jusqu’où les a portés l’intérêt de l’état 4l .
Vous allez de la mort affronter la présence;
Mais ces mêmes héros , prodigues de leur vie ,
Je sais que votre cœur se fait quelques plaisirs
Ne la rachetoient point par une perfidie.
De me prouver sa foi dans ses derniers soupirs ;
ACOMAT.
Mais, hélas J épargnez une âme plus timide ;
0 courage inflexible ! 0 trop constante foi
Mesurez vos malheurs aux forces d’Âtalide :
Que, même en périssant, j’admire malgré moi 1
El ne m’exposez point aux plus vives douleurs
. Fant-il qu’en un moment un scrupule timide
Qui jamais d’une amante épuisèrent les pleurs!
j Perde...! Mais quel bonheur nous envoie Alalide?
!
BAJAZET.
Et que deviendrez-vous, si, dès celte journée ,
Je célèbre à vos yeux ce funeste bjménée ?
j SCÈNE IV.
ATALIDE.
Ne vous informez point ce que je deviendrai 45 .
' BAJAZET , ATALIDE , ACOMAT.
Peut-être à mon destin , seigneur, j’obéirai.
Que sais-je? A ma douleur je chercherai des
charmes A *.
Ah ! madame ! venez avec moi vous unir.
Je songerai peut-être ,au milieu de mes larmes,
Qu’a tous perdre pour moi vous étiez résolu ;
ATALIDE.
Que vous vivez ; qu'enfui c’est moi qui l'ai voulu.
C’est de quoi je viens l’entretenir.
BAJAZET.
Mais laissez-nous : Roxaue , à sa perte animée,
Non, vous ne verrez point cette fête cruelle.
Veut que de ce palais la porte soit fermée.
Plus vous me commandez de vous être infidèle,
Madame , plus je vois combien vous méritez
Peut-être on vous fera revenir sur vos pas.
De ne point obtenir ce que vous souhaitez.
Quoi ! cet amour si tendre, et né dans notre en-fance ,
SCÈNE Y.
Dont les feux avec nous ont crû dans le silence ;
Vos larmes, que ma main pouvoit seule arrêter;
Mes serments redoublés de ne vous point quitter ;
BAJAZET, atalide.
Tout cela finiroit par une perfidie !
J’épouserois , et qui ? (s’il faut que je le die}
BAJÀZET.
Une esclave attachée à ses seuls intérêts,
Hé bien! c’est maintenant qu’il faut que je vous
Qui présente à mes yeux des supplices tout prêts,
laisse.
Qui m'offre, ou son hymen, ou la mort infail-
Le ciel punit ma feinte , et confond votre adresse ;
lible AS :
Rien ne m’a pu parer contre ses derniers coups :
Tandis qu’à mes périls Atalide sensible,
11 falloit ou mourir, ou n ôtre plus à vous
Et trop digne du sang qui lui donna le jour,
De quoi nous a servi cette indigne contrainte?
Veut me sacrifier jusques à son amour?
Je meurs plus lard : voilà tout le fruit de ma feinte.
Ah ! qu’au jaloux sultan nia tête soit portée,
Je vous l’avois prédit ; mais vous l’avez voulu ;
Puisqu'il faut à ce prix qu’elle soit rachetée !
J’ai reculé vos pleurs autant que je l’ai pu * 2 .
ATALIDE.
Belle Atalide , au nom de cette complaisance,
Seigneur, vous pourriez vivre, et ne me point trahir.
Daignez de la sultane éviter la présence :
BAJAZET.
Vos pleurs vous trahir oient ; cachez-Ies à ses yeux ,
Parlez : si je le puis, je suis prêt d’obéir.
Et ne prolongez point de dangereux adieux.
ATALIDE.
ATALIDE.
La sultane vous aime; et, malgré sn colère»
Non , seigneur. Vos bontés pour une infortunée
Si vous preniez, seigneur, plus de soin de lui plaire;
Ont assez disputé contre la destinée.
Si vos soupirs duignoientlui faire pressentir
Il vous en coûte trop pourvouloîr m’épargner:
Qu’un jour...
11 faut vous rendre ; il faut me quitter, et régner.
BAJAZET.
BAJAZET.
Je vous entends : je n’y puis consentir.
Vous quitter !
Ne vous figurez point que, dans celte journée,
ATALIDE.
D’un lâche désespoir ma vertu consternée 46
Craigne les soins d’un 1 rêne où je pourrois monter,
Je le veux. Je me suis consultée.
De mille soins jaloux jusqu’alors agitée,
Et par un prompt trépas cherche à les éviter.
II est vrai, je n’ai pu concevoir sans effroi
J’écoute trop peut-être une imprudente audace :
Que Eajazet pût vivre et n’êtrc plus à moi ;
Mais, sans cesse occupé des grands noms de ma race
Et lorsque quelquefois de ma rivale heureuse
J’espérois que, fuyant un indigne repos,
Je me représentons l’image douloureuse ,
Je prendrois quelque place entre tant de héros.