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Oeuvres complètes de J. Racine / revues avec soin sur toutes les éditions de ce poète, avec des notes extraites des meilleurs commentateurs par P. R. Auguis
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224 BAJAZET.

Je sais quil na point lui faire remarquerLa joie elles transports quon vient de mexpliquer.Toi-mêine, juge-nous, et rois si je m'abuse :Pourquoi de ce conseil moi seule suis-je excluse ?Au sorl de Bajazet ai-je si peu de part ?

A me chercher lui-même attendroit-il si tard,Kétoit que de son cceur le trop juste reprocheLui fait peut-être , hélas I éviter celte approche ?Mais non , je lui veux bien épargner ce souci :

Il ne me verra plus.

ZAÏRE.

Madame, le voici.

SCÈNE IV.

BAJAZET, ATALIDE , ZAÏRE.

BAJAZKT.

Cen est fait, jai parlé , vous êtes obéie.

Vous n'avez plus, madame, à craindre pour ma vie*,Et je serois heureux, si la foi, si lhonneur,

Ne me reprochoient point mon injuste bonheur ;

Si mon cceur, dont le trouble en secret me condamne,Pouvoit me pardonner aussi bien que Roxane.

Mais enfin je me vois les armes à la main ;

Je suis libre ; cl je puis contre un frère inhumain ,Non plus par un silence aidé de votre adresse ,Disputer en ces lieux le cœur de sa maîtresse,

Mais par de vrais combats, par de nobles dangers,Moi-même le cherchant aux climats étrangers ,

Lui disputer les cœurs du peuple et de larmée ,

Et pour juge entre nous prendre Ja renommée.

Que vois-je? Quavez-vous ? Vous pleurez ss ?

ATALIDE.

Non, seigneur,

Je ne murmure point contre votre bonheur :

Le ciel, le juste ciel vous devoit ce miracle.

Vous savez si jamais jy formai quelque obstacle :Tant que j'ai respiré , vos yeux me sont témoinsQue votre seul péril occupoit tous mes soins ;

Et, puisquil ne pouvoit finir quavec ma vie ,

Cest sans regret aussi que je la sacrifie.

Il est vrai, si le ciel eût écouté mes vœux,

Quil pouvoit m'accoi'àcr un trépas plus heureux :Vous n'en auriez pas moins épousé ma rivale ,

Vous pouviez lassurer de la foi conjugale ;

Mais vous nauriez pas joint à ce titre dépouxTous ces gages damour qu'elle a reçus de vous 6 c .Roxane sestimoit assez récompensée :

Et jaurois en mourant cette douce pensée ,

Que, vous ayant moi-même imposé cette loi,

Je vous ai vers Roxane envoyé plein de moi ;Quemportant chez les morts toute voire tendresse ,

Ce nest point un amant en vous que je lui laisse.BAJAZET.

Que parlez-vous , madame, et dépoux et damant ?

O ciel ! de ce discours quel est le fondement ?

Qui peut vous avoir fait ce récit infidèle ?

Moi, jaimerois Roxane , ou je vivrois pour elle ,Madame ! Ah croyez-vous que , loin de le penser,Ma bouche seulement eût pu le prononcer ?

Mais lun ni lautre enfin nétoit point nécessaire :

La sultane a suivi son peuchant ordinaire ;

Et, soit quelle ait dabord expliqué mon retourComme un gage certain qui marquoit mon amour;

Soit que le temps trop cher la pressât de se rendre ,A peine ai-je parlé, que, sans presque mentendre,Ses pleurs précipites ont coupé mes discours ;Elle met dans ma main sa fortune , ses jours,

Et, se liant enfin à ma rcconnoîssance,

Dun hymen infaillible a formé lespérance.

Moi-même, rougissant de sa crédulité,

Et dun amour si tendre et si peu mérité ,

Dans ma confusion , que Roxane , madame ,Altribuoit encore à lexcès de ma flamme ,

Je me trouvois barbare , injuste , criminel.

Croyez quil ma fallu , dans ce moment cruel,Pourgarder jusquau bout un silence perfide,Rappeler loul l'amour que jai pour Atalide.Cependant, quand je viens , après de tels efforts ,Chercher quelque secours contre tous mes remords,Vous-même contre moi je vous vois irritéeReprocher votre mort à mon âme agitée;

Je vois enfin , je vois quen ce même momentTout ce que je vous dis vous touche foiblemcnl.Madame, finissons et mon trouble et le vôtre.

Ne nous affligeons point vainement lun et lautre.Roxane nest pas loin ; laissez agir ma loi :

Jirai, bien plus content et de vous et de moi,Détromper son amour dune feinte forcée ,

Que je nallois tautùt déguiser ma pensée.

La voici.

ATALIDE.

Juste ciel! va-t-il sexposer?

Si vous m'aimez , gardez de la désabuser.

SCÈNE V.

BAJAZET, ROXANE, ATALIDE, ZAÏRE.

ROXAITB.

Venez, seigneur, venez : il est temps de paroître,Et que tout le sérail reconnoisse son maître :

Tout ce peuple nombreux dont il est habité ,Assemblé par mon ordre , attend ma volonté.

Mes esclaves gagnés, que le reste va suivre ,

Sont les premiers sujets que mon amour vous livre.Lauriez-vous cru, madame, et quun si promptretour

Fît à tant de fureur succéder tant d'amour ?Tantôt, à me venger fixe et déterminée,

Je jurois quil voyoit sa dernière journée;

A peine cependant Bajazet ma parlé ;

Lamour lit le serment, lamour la violé.

Jai cru dans son désordre entrevoir sa tendresse :Jai prononcé sa grâce , et jen crois sa promesse.

BAJAZET.

Oui, je vous ai promis et jai donné ma foiDe n'oublier jamais tout ce que je vous doi ;

Jai juré que mes soins , ma juste complaisance,Vous répondront toujours de ma reconnoissance.Si je puis à ce prix mériter vos bienfaits ,

Je vais de vos bontés attendre les effets.