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Oeuvres complètes de J. Racine / revues avec soin sur toutes les éditions de ce poète, avec des notes extraites des meilleurs commentateurs par P. R. Auguis
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a66 IPHIGENIE.

quAchille avoit fait la conquête de cette île avantque de joindre larmée des Grecs, et quil y avoitmême trouvé une princesse qui sétoit éprise da-mour pour lui s .

Voilà les principales choses en quoi je me suisun peu éloigné de léconomie et île la fable dEu-ripide. Pour ce qui regarde les passions, je me suisattaché à le suivre plus exactement. Javoue que jelui dois un hon nombre des endroits qui ont étéle plus approuvés dans ma tragédie 4 ; et je l'avouedautant plus volontiers, que ces approbationsmont confirmé dans lestime et dans la vénérationque jai (oujouis eues pour les ouvrages qui nousrestent de lantiquité. Jai reconnu avec plaisir,par leffet qua produit sur notre théâtre tout ceque jai imité ou dIIomère ou dEuripide , quele bon sens et la raison étoient les mêmes danstous les siècles. Le goût de Paris scsl trouvé con-forme à celui dAthènes; mes spectateurs ont étéémus des mêmes choses qui ont mis autrefois enlarmes le plus savant peuple de la Grèce , et quiont fait dire quentre J es poètes , Euripide étoitextrêmement tragique, TflayotiOTCtTOg -, cest-à-dire qu'il savoit merveilleusement exciter la com-passion et la terreur, qui sont les véritables effetsde la tragédie.

Je métonne, après cela, que les modernesaient témoigné depuis peu tant de dégoût pour cegrand poète, clans le jugement quils ont fait deson Alceste, line sagit point ici del'Alceste; maisen vérité jai trop d'obligation à Euripide pour nepas prendre quelque soin de sa mémoire , et pourlaisser échapper loccasion de le réconcilier avecces messieurs : je massure qu'il nest si mal dansleur esprit que parcequiîs nont pas bien lu lou-vrage sur lequel ils Lont condamné. Jai choisi laplus importante de leurs objections, pour leurmontrer que jai raison de parler ainsi. Je dis taplus importante de leurs objections , car ils la répè-tent à chaque page , et ils ne soupçonnent pas seu-lement que lon y puisse répliquer.

Il y a, dans l'Alceste dEuripide, une scènemerveilleuse , Alceste , qui se meurt et qui nepeut plus se soutenir, dit à son mari les derniersadieux. Admète, tout en larmes, la prie de re-prendre ses forces, et de ne se point abandonnerellc-mêine. Alceste , qui a limage de la mort de-vant les yeux, lui parle ainsi :

Je vois déjà la rame et la barque fatale ;

Jentends le vieux nocher sur la rive infernale.Impatient, il crie : a On tattend ici-bas :

«Tout est prêt, descends, viens, ne me retarde pas.»

Jaurois souhaité de pouvoir exprimer dans cesvers les grâces quils ont dans loriginal ; mais aumoins en voilà le sens. Voici comme ces messieursles ont entendus : il leur est tombé entre les mainsune malheureuse édition d'Euripide, l'impri-meur a oublié de mettre dans le latin à côté de cesvers un AI., qui signifie que cest Alceste qui parle;et à côté des vers suivants un Ad., qui signifie quec'est Admète qui répond.-dessus, il leur est venudans lesprit la plus étrange pensée du monde : ils

ont mis dans la bouche dAdmète les paroles quAl-ceste dit à Admète , et celles quelle se faiL dire parCaron. Ainsi ils supposent quAdmète , quoiquilsoit en parfaite santé, pense voir déjà Caron qui levient prendre; et au lieu que, dans ce passage dEu-ripide , Caron, impatient, presse Alceste de levenir trouver, selon ces messieurs, cest Adinèteeffrayé qui est limpatient, et qui presse Alcestedexpirer , de peur que Caron ne le prenne. Illexhorte , ce sont leurs termes , ù avoir courage, àne pas faire une lâcheté, et à mourir de bonne grâce;U interrompt les adieux dAlceste pour lui dire de sedépécher de mourir. Peut sen faut, à les entendre,quil ne la fasse mourir lui-même. Ce sentimentleur a pain fort vilain, et ils ont raison : il n'y apersonne qui nen fût très scandalisé. Mais com-ment lont-Hs pu attribuer à Euripide? En vérité ,quand toutes les antres éditions eet A l. na pointété oublié ne donneroient pas un démenti au mal-heureux imprimeur qui les a trompés , la suite deces quatre vers, et tous les discours quAdmètetient dans la même scène, étoient plus que suffi-sants pour les empêcher de tomber dans une erreursi déraisonnable : car Admète, bien éloigné depresser Alceste de mourir, sécrie : Que toutes lesmorts ensemble lui seroimit moins cruelles que de+a voir dans létat il la voit. Il la conjure de len-traîner avec elle; il ne peut plus vivre si elle meurt;il vit en elle , il ne respire que pour elle. »

Ils ne sont pas plus heureux dans les au très ob-jections. Ils disent, par exemple, quEuripide afait deux époux surannés dAdmète cl dAlceste; quelun est un vieux mari et lautre une princesse déjà surlâge. Euripide a pris soin de leur répondre en unseul vers , il fait dire par le chœur quAlceste ,toute jeune , et daus la première fleur de son âge .expire pour son jeune époux.

Ils reprochent encore à Alceste quelle a deuxgrands enfants à marier. Comment nont-ils poiutlu le contraire en cent endroits, et surtout dansce beau récit lon dépeint Alceste mourante aumilieu de ses deux petits enfants, qui la tirent ,en pleurant, par la robe, et quelle prend sur sesbras l'un après lautre pour les baiser?

Tout le reste de leurs critiques est à peu près dela force de celles-ci. Mais je crois quen voilà assezpour la défense de mon auteur. Je conseille à cesmessieurs de ne plus décider si légèrement sur lesouvrages des anciens. Un homme tel quEuripideinéritoit au moins quils lexaminassent, puisquilsavoient envie de le condamner ; ils dévoient se sou-venir do ces sages paroles de Quintilien : « 11 fautêtre extrêmement circonspect et très retenu à pro-noncer sur les ouvrages de ces grands hommes, depeur quil ne nous arrive , comme à plusieurs, decondamner ce que nous nentendons pas: et sil fauttomber dans quelque excès, encore vaut-il mieuxpécher en admirant tout dans leurs écrits, quen yblâmant beaucoup de choses. » «Modeste tamenet circumspecto jndicio de tantis viris pronunlian-duin est, ne, quod plerisque accidit, damnent queenon intelligunt. Ac si necesse est in altérant errarepartem, omnia eorum legentibus plabere quantmulta displicere maluerim 5 . «