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qu’Achille avoit fait la conquête de cette île avantque de joindre l’armée des Grecs, et qu’il y avoitmême trouvé une princesse qui s’étoit éprise d’a-mour pour lui s .
Voilà les principales choses en quoi je me suisun peu éloigné de l’économie et île la fable d’Eu-ripide. Pour ce qui regarde les passions, je me suisattaché à le suivre plus exactement. J’avoue que jelui dois un hon nombre des endroits qui ont étéle plus approuvés dans ma tragédie 4 ; et je l'avoued’autant plus volontiers, que ces approbationsm’ont confirmé dans l’estime et dans la vénérationque j’ai (oujouis eues pour les ouvrages qui nousrestent de l’antiquité. J’ai reconnu avec plaisir,par l’effet qu’a produit sur notre théâtre tout ceque j’ai imité ou d’IIomère ou d’Euripide , quele bon sens et la raison étoient les mêmes danstous les siècles. Le goût de Paris s’csl trouvé con-forme à celui d’Athènes; mes spectateurs ont étéémus des mêmes choses qui ont mis autrefois enlarmes le plus savant peuple de la Grèce , et quiont fait dire qu’entre J es poètes , Euripide étoitextrêmement tragique, TflayotiOTCtTOg -, c’est-à-dire qu'il savoit merveilleusement exciter la com-passion et la terreur, qui sont les véritables effetsde la tragédie.
Je m’étonne, après cela, que les modernesaient témoigné depuis peu tant de dégoût pour cegrand poète, clans le jugement qu’ils ont fait deson Alceste, line s’agit point ici del'Alceste; maisen vérité j’ai trop d'obligation à Euripide pour nepas prendre quelque soin de sa mémoire , et pourlaisser échapper l’occasion de le réconcilier avecces messieurs : je m’assure qu'il n’est si mal dansleur esprit que parcequ’iîs n’ont pas bien lu l’ou-vrage sur lequel ils L’ont condamné. J’ai choisi laplus importante de leurs objections, pour leurmontrer que j’ai raison de parler ainsi. Je dis taplus importante de leurs objections , car ils la répè-tent à chaque page , et ils ne soupçonnent pas seu-lement que l’on y puisse répliquer.
Il y a, dans l'Alceste d’Euripide, une scènemerveilleuse , où Alceste , qui se meurt et qui nepeut plus se soutenir, dit à son mari les derniersadieux. Admète, tout en larmes, la prie de re-prendre ses forces, et de ne se point abandonnerellc-mêine. Alceste , qui a l’image de la mort de-vant les yeux, lui parle ainsi :
Je vois déjà la rame et la barque fatale ;
J’entends le vieux nocher sur la rive infernale.Impatient, il crie : a On t’attend ici-bas :
«Tout est prêt, descends, viens, ne me retarde pas.»
J’aurois souhaité de pouvoir exprimer dans cesvers les grâces qu’ils ont dans l’original ; mais aumoins en voilà le sens. Voici comme ces messieursles ont entendus : il leur est tombé entre les mainsune malheureuse édition d'Euripide, où l'impri-meur a oublié de mettre dans le latin à côté de cesvers un AI., qui signifie que c’est Alceste qui parle;et à côté des vers suivants un Ad., qui signifie quec'est Admète qui répond. Là-dessus, il leur est venudans l’esprit la plus étrange pensée du monde : ils
ont mis dans la bouche d’Admète les paroles qu’Al-ceste dit à Admète , et celles qu’elle se faiL dire parCaron. Ainsi ils supposent qu’Admète , quoiqu’ilsoit en parfaite santé, pense voir déjà Caron qui levient prendre; et au lieu que, dans ce passage d’Eu-ripide , Caron, impatient, presse Alceste de levenir trouver, selon ces messieurs, c’est Adinèteeffrayé qui est l’impatient, et qui presse Alcested’expirer , de peur que Caron ne le prenne. Ill’exhorte , ce sont leurs termes , ù avoir courage, àne pas faire une lâcheté, et à mourir de bonne grâce;U interrompt les adieux d’Alceste pour lui dire de sedépécher de mourir. Peut s’en faut, à les entendre,qu’il ne la fasse mourir lui-même. Ce sentimentleur a pain fort vilain, et ils ont raison : il n'y apersonne qui n’en fût très scandalisé. Mais com-ment l’ont-Hs pu attribuer à Euripide? En vérité ,quand toutes les antres éditions où eet A l. n’a pointété oublié ne donneroient pas un démenti au mal-heureux imprimeur qui les a trompés , la suite deces quatre vers, et tous les discours qu’Admètetient dans la même scène, étoient plus que suffi-sants pour les empêcher de tomber dans une erreursi déraisonnable : car Admète, bien éloigné depresser Alceste de mourir, s’écrie : ■ Que toutes lesmorts ensemble lui seroimit moins cruelles que de■’+a voir dans l’état où il la voit. Il la conjure de l’en-traîner avec elle; il ne peut plus vivre si elle meurt;il vit en elle , il ne respire que pour elle. »
Ils ne sont pas plus heureux dans les au très ob-jections. Ils disent, par exemple, qu’Euripide afait deux époux surannés d’Admète cl d’Alceste; quel’un est un vieux mari et l’autre une princesse déjà surl’âge. Euripide a pris soin de leur répondre en unseul vers , où il fait dire par le chœur qu’Alceste ,toute jeune , et daus la première fleur de son âge .expire pour son jeune époux.
Ils reprochent encore à Alceste qu’elle a deuxgrands enfants à marier. Comment n’ont-ils poiutlu le contraire en cent endroits, et surtout dansce beau récit où l’on dépeint Alceste mourante aumilieu de ses deux petits enfants, qui la tirent ,en pleurant, par la robe, et qu’elle prend sur sesbras l'un après l’autre pour les baiser?
Tout le reste de leurs critiques est à peu près dela force de celles-ci. Mais je crois qu’en voilà assezpour la défense de mon auteur. Je conseille à cesmessieurs de ne plus décider si légèrement sur lesouvrages des anciens. Un homme tel qu’Euripideinéritoit au moins qu’ils l’examinassent, puisqu’ilsavoient envie de le condamner ; ils dévoient se sou-venir do ces sages paroles de Quintilien : « 11 fautêtre extrêmement circonspect et très retenu à pro-noncer sur les ouvrages de ces grands hommes, depeur qu’il ne nous arrive , comme à plusieurs, decondamner ce que nous n’entendons pas: et s’il fauttomber dans quelque excès, encore vaut-il mieuxpécher en admirant tout dans leurs écrits, qu’en yblâmant beaucoup de choses. »— «Modeste tamenet circumspecto jndicio de tantis viris pronunlian-duin est, ne, quod plerisque accidit, damnent queenon intelligunt. Ac si necesse est in altérant errarepartem, omnia eorum legentibus plabere quantmulta displicere maluerim 5 . «