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Oeuvres complètes de J. Racine / revues avec soin sur toutes les éditions de ce poète, avec des notes extraites des meilleurs commentateurs par P. R. Auguis
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PHÈDRE.

3 io

L’onde approche, se brise, el vomit à nos yeux ,Parmi des flots d'écume, un monstre furieux.

Son front large est armé do cornes menaçantes 58 ;Tout son corps est couvert d’écailles jaunissantes;Indomptable taureau , dragon impétueux.

Sa croupe se recourbe en replis tortueux;

Ses longs mugissements font trembler le rivage.

Le ciel avec horreur voit ce monstre sauvage:

La terre s’en émeut, l’ai r en est infecté ,

Le flot qui l’apporta recule épouvanté.

Tout fuit ; et, sans s’armer d’un courageinutile ,Dans le temple voisin chacun cherche un asile,llippolyic lui seul, digne fils d’un héros,

Arrête ses coursiers , saisit ses javelots ,

Pousse au monstre, et d’un dard lancé d’une mainsûre ,

Il lui fait dans le flanc une large blessure.

De rage et de douleur le monstre bondissantVient aux pieds des chevaux tomber en mugissant,

Sc roule , et leur présente une gueule enflamméeQui les couvre do feu, de sang et de fumée.

La frayeur les emporte : et, sourds à cette fois,

Ils ne commissent plus ni le frein ni la voix;

En cflbrts impuissants leur maître se consume;

Ils rougissent le mors d’une sanglante écume.

On dit qu’on a vu même, en ce désordre affreux.Un dieu qui d’aiguillonspressait leurflaucpoudreux.A travers les rochers la peur les précipite ;

L’essieu crie et sc rompt : l’intrépide HippolyteVoit voler en éclats tout son char fracassé ;

Dans les rêues lui-même il tombe embarrassé.Excusez ma douleur : cette image cruelleSera pour moi de pleurs une source éternelle.

J’ai vu, seigneur, j’ai vu votre malheureux filsTraîné par les chevaux que sa main a nourris.

Il veut les rappeler, et sa voix les effraie :

Us courent : tout son corps n’est bientôt qu'une plaie.De nos cris doulour* ux la plaine retentit.

Leur fougue impétueuse enlin se ralentit ;

Ils s'arrêtent non loin de ces tombeaux antiquesOu des rois ses aïeux sont les froides reliques 59 .

J’y cours en soupirant, et sa garde me suit jDe son généreux sang la trace nous conduit;

Les rochers en sont teints: les ronces dégouttantesPortent de ses cheveux les dépouilles sanglantes.J’arrive, je l’appelle; et , me tendant la main ,

Il ouvre un œil mourant qu’il referme soudain :

« Le ciel, dit-il, m’arrache une innocente vie.

« Prends soin après nia mort de Ja triste Aricie.

« Cher ami, si mon père un jour désabusé« riaint le malheur d'un fils faussement accusé ,

• Pour apaiser mon. sang et mon ombre plaintive ,i Dis-Ini qu’avec douceur il traite sa captive ;

4 Qu'il lui rende... » A ne mot ce héros expiré R0N’h laissé, dans mes bras qu’un corps défiguré :Triste objctoîi des dieux triomphe la colère,

El que méconnoîu'oit l’œil même de son père.

THÉSÉE.

0 mon fils! cher espoir que je me suis ravi !Inexorables dieux , qui m'avez trop servi!

A quels mortels regrets ma vie est réservée !

IIIÉRAmÈNE.

La timide Aricie est alors arrivée :

Elle venoit, seigneur, fuyant votre courroux ,

A la face des dieux l’accepter pour époux.

Elle approche ; elle voit l’herbe rouge et fumante;Eile voit ( quel objet pour les yeux d’une amante ! )Ilippolyte, étendu , sans forme et sans couleur.

Elle veut quelque temps douter de sou malheur;

Et, ne connoissant plus ce héros qu’elle adore,

Elle voit llippolyte et le demande encore.

Mais, trop sûre à la fin qu’il est devant ses yeux,Par un triste regard elle accuse les dieux;

Et froide , gémissante. et presque inanimée ,

Aux pieds de son amant elle tombe pâmée.

Ismène est auprès d’elle ; Ismcnc , fout en pleurs,

La rappelle à la vie, ou plutôt aux douleurs.

Et moi, je suis venu , détestant la lumière ,

Vous dire d'un héros la volonté dernière ,

Et m’acquitter, seigneur, du malheureux emploiDont son cœur expirant s’esi reposé sur moi.

Mais j’aperçois venir sa mortelle ennemie.

SCÈNE VII.

THÉSÉE, PÏÏÈDRE, THÉ?. AMÈNE , PANOPE,

GARDES,

THÉSÉE.

Hé bien ! vous triomphez , et mon fils est sans vie 3AL! que j’ai lieu de craindre, et qu’un cruel soupçon ,L’cxcusautdans mon cœur , m’alarme avec raison!Mais, madame, il est mort, prenez votre victime;Jouissez de sa perte, injuste ou légitime :

Je consens que nies yeux soient toujours abusés.

Je le crois criminel, puisque vous l’accusez.

Son trépas à mes pleurs offre assez de matières 01 ,Sans que j’aille chercher d’odieuses lumières.

Qui, ne pouvant le rendre à rna juste douleur,

Peut être ne feroient qu’accroître mon malheur.Laissez moi, loin de voua et loin de ce rivage ,

De mon fils déchiré fuir la sanglante image.

Confus, persécuté d'un mortel souvenir,

De l’univers entier je voudrois mi: bannir.

Tout semble s’élever contre mon injustice ;

J.’éclai de muu nom même augmente mon supplice :Moins connu des mortels, je me cach«-rois mieux.

Je hais jusques aux soins dont m'honorent les dieux;

Et je m’en vais pleurer leurs faveurs meurtrières,Sans plus les fatiguer d’inutiles prières.

Quoi qu’ils fissent pour moi, leur funeste bonléNe me sauroitpajer de ce qu’ils m’ont ôté.

PHÈDRE.

Non, Thésée , il faut rompre un injuste silence ;

Il faut à votre fils rendre, son innocence :

Il n’étoit point coupable.

THÉSÉE.

Ab ! père infortuné !

Et c’est sur votre foi que je l’ai condamné !

Cruelle ! pensez-vous être assez excusée...

PHEDRE.

Les moments me sont chers, écoutez-moi, Thésée :C’est moi qui, sur ce fils chaste et respectueux,

Osai jeter un œil profane, incestueux.

Le ciel mil dans mou sein une flamme funeste :

La détestable OÈnone a conduit tout le reste.

KUe a craint qu’Ilippolyle . instruit de ma fureur,

Ne découvrît un feu qui lui faisoit horreur :