ESTIÏER.
316
assez de facilité à traiter; ce sujet : d’autant plusqu’il rae sembla que, sans altérer aucune descirconstances tant soit peu considérables de l’É-criture sainte, ce qui seroit, à mon avis, uneespèce de sacrilège , je pourrais remplir toutemon action avec les seules scènes que Dieu lui-même, pour ainsi dire, a préparées.
J’entrepris donc la chose : et je m’aperçus qu’entravaillant sur Je plan qu’on m’avoit donné,j’exéculois en quelque sotie un dessein qui m’a-vuit souvent passé dans l’esprit, qui étoit de lier,comme dans les anciennes tragédies grecques,le chœur et le chant avec l’artion, et d’employerà chanter les louanges do vrai Dieu cette partiedu chœur que les païens eniployoient à chanterles louanges de leurs fausses divinité.®.
A dire vrai , je ue pensois guère que la chosedût être aussi publique qu'elle l’a été. Mais lesgrandes vérités de l'Écriture, et la manière su-blime dont elles y sont énoncées, pour peu qu’onles présente, même imparfaitement, aux yeuxdes hommes, sont si propres à les frapper; etd’ailleurs ces jeunes demoiselles ont déclamé etchanté cet ouvrage avec tant de grâce, tant demodestie et tant de piété , qu’il n'a pas été pos-sible qu’il demeurât renfermé dans le. secret îleleur maison : de sorte qu’un divertissement d’en-fants est devenu le sujet de l’empressement detoute la cour, le roi lui même , qui en aioitélétouché, n'ayant pu refuser à tout ce qu’il y a deplus grands seigneurs de les y mener , et ayant eula satisfaction de voir, par le plaisir qu’ils y ontpris, qu'on se peut aussi bien divertir aux chosesde piété qu’à tous les spectacles profanes.
Au reste , quoique j’aie évité soigneusement demêler le profane avec le sacré , j’ai cru néanmoinsque, je pouvois emprunter deux ou trois traitsd’Hérodote, pour mieux peindre Assnérus : carj’ai suivi le sentiment de plusieurs savants inter-prètes de l'Ecriture , qui tiennent que ce roi est lemême que le fameux Darius, fils d’IIystaspe,dont parle cet historien. En effet, ils en rappor-tent quantité de preuves, dont quelques unes nieparoissent des démonstrations. Mai® je n’ai pasjugé à propos de croire ce même Hérodote sur saparole, lorsqu’il dit que les Perses n’étevoienl nitemples, ni autels, ni statues à leurs dieu*, et
qu’ils ne se servoient point de libations dans leurssacrifices. Son témoignage est expressément dé-truit par l’Écriture, aussi bien que par Xéno-phon, beaucoup mieux instruit quelui des mœurseL des affaires de la Perse, et enfin par Quinte-Curce.
On peut dire que l'imité de lieu est observéedans cette pièce , en ce que toute l’action se passedans le palais d’Assuérus. Cependant, comme onvouloit rendre ce divertissement plus agréable àdes enfants, en jetant quelque variété dans lesdécorations, cela a été cause que je n’ai pas guidécelle unité avec la même rigueur que j’ai faitautrefois dans nies tragédies.
Je crois qu’il est bon d’avertir ici que bienqu’il y ait dans Eslher des personnages d'hommes,ces personnages n’ont pas laissé d’être représentéspar des filles avec toute la bienséance de leursexe. La chose leur a été d’aulant plus aisée ,qu’anciennement les habits des Persans et desJuifs ètoient de longues robes qui lomboienl jus-qu’à terre.
Je 11e puis me résoudre à finir cette préfacesans rendre à celui qui a fait la musique la justicequi lui est due , eL sans confesser franchementque ses chants ont fait un des plus grands agré-menls de la pièce 1 . Tous les conuoisseurs de-meurent d’accord que depuis long temps on n’apoint entendu d’airs plus touchants ni plus conve-nables aux paroles. Quelques personnes onl trouvéla musique du dernier chœur un peu longue,quoique très belle. Mais qu’auroit-un dit de cesjeunes Israélites qui avoient tant fait de vœux àDieu, pour être délivrées de l’horrible péril oùellesétoient, si , ce péril étant passé, elles lui enavoient rendu de médiocres actions de grâces?Elles auroient directement péché contre la louablecoutume de leur nation, où l’on 11e reccvoil deDieu aucun bienfait signalé , qu'011 11e l’en remer-ciât sur-le-champ par de fort longs cantiques :témoin ceux Je Marie, sœur de Moïse, de Ttéhoraet de Judith . et tant d’autres dont l’Ecriture estpleine On dit même que les Juifs, encore au-jourd’hui , célèbrent par de grandes actions degrâces le jour où leurs ancêtres furent délivréspar Esther de la cruauté d’Aman.