3i8
ES TH ER.
ACTE PREMIER
Le théâtre représente l’appariement d’Estker.
SCÈNE r.
ESTIÏER, ÉLISE.
ESTIfKR.
Est-ce loi, chère Elisn ? O jour trois fois heureux !Que béni soit le ciel qui te rend à mes voeux ,
Toi qui, de Benjamin comme moi descendue ,
Fus de mespremiers ans la compagne assidue ,
Et qui. d’un même joug souffrant l’oppression,M’aidois à soupirer les malheurs de Sien !
Combien ce temps encore est cher à ma mémoire!Mais toi, de ton Esther ignorois-tu la gloire ?
Depuis plus do six mois que je te fais chercher ,Quel cliruht, quel déserta donc pu te cacher?Ér.rsE.
Au bruit de votre mort justement éplorée,
Du reste des humains je vivois séparée,
Et de mes Irisles jours n’allcndois que la lin ,
Quand tout-à-coup , madame , un prophète divin :
• C’est pleurer trop long-temps une mort qui l'ahuse,» Lève-toi, m’a-l-il dit, prends ton chemin vers Suse:
» Là lu verras d'Esther la pompe et les honneurs,
« Et sur le troue assis le sujet de tes pleurs 9 .
» Rassure , ajouta-t-il. les tribusalarmées ,
* Sion : le jour approche où le dieu des armées’ Va de son bras puissant faire éclater l’appui ;
> Et le cri de son peuple est monté jusqu’à lui. *
Il dit ; et moi, de joie et d’horreur pénétrée 1Je coin s. De ce palais j’ai su trouver l’entrée.
O spectacle ! O triompLc admirable à mes jeux ,Digne en clVet du bras qui sauva nos aïeux !
Le fier Assuérus couronne sa captive.
Et le Persan superbe est aux pieds d’une Juive !
Par quels secrets ressorts, par quel enchaînementLe ciel a-t il conduit ce grand évènement ?
ESTHER.
Peut-être on l'a conté la fameuse disgrâceT)e l’altière Yaslhi . dont j’occupe la place ,
Lorsque le roi, contre elle enflammé de dépit,
La chassa du son Irène , ainsi que de son lit.
Mais il ne put sitôt eu bannir la pensée :
\ ? aathi régna long temps dans son âme offensée.Dans ses nomhreu* élal» il fallut donc chercherQuelque nouvel objet qui l’eu put détacher.
De l’Inde à ITIellesponi ses esclaves coururent :
Les filles de l'Égypte à Susc comparurent;
Celles même du Parllieet du Scythe indomptéY briguèrent le sceptre offert à la beauté.
On m’élevoil alors , solitaire et cachée,
Sous les jeux vigilants du sage Mardochéc :
Tu sais combien je dois à ses heureux secours.
La mort m’a voit ravi les auteurs de mes jours ;
Mais lui, voyant en moi lu lille de sou frère ,
Mc tint lieu , chère Élise , et de père et de mère.l)u triste état des Juifs jour et nuit agité ,
Il me tira du sein de mon obscurité ;
Et, sur mes foibles mains fondant leur délivrance ,il me fitd’uu empire accepter l’espérance.
A ses desseins secrets tremblante j'obéis :
Je vins : mais je cachai ma race el mon pays.
Qui pourroil cependant t'exprimer 1rs cabalesQue i’ormoit en ces lieux ce peuple de rivales,
Qui toutes , disputant un si grand inlérêl ,
Des yeux d’Assuérus atlendoien! leur arrêt?Chacune avoil sa brigue et de puissants suffrages :I/une d’un sang fameux vantoil les avantages ;L’autre , pour se parer de superbes atours ,
Des plus adroites mains empruntait le serours ;
Et moi, pour toute brigue etpour loul artifice,
De mes larmes au ciel j’oU’roisle sacrifice.
Enfin on m’annonça l’ordre d’Assuérus.
Devant ce fier monarque , Élise , je parus.
Dieu tient le cœur des rois entre ses mains puissantesH fait que tout prospère aux âmes innocentes ,Tandis qu’en ses projets l’orgueilleux est trompé.De mes foibles attraits le rui parut frappé ;
Tl m’observa long-temps dans un sombre silence :Et le ciel, qui pour moi lit pencher la balauce ,Dans ce temps-là sans doute agissoit sur son cœur.Enfin, avec des yeux où régnoiLla douceur:
Soyez reine, dit-il; el , dès ce moment meme,
De sa main sur mon front posa »on diadème 11 .Four mieux faire éclater sa joie et son amour,
TI combla de présents Ions lesgrands de sa cour;Et même scs bienfaits , dans toutes ses provinces,Invitèrent le peuple aux noces de leurs princes.Hélas! durant ces jours de joie et de festins,
Quelle était en secret ma honte et mes chagrins !Esther, disois-je , Esther dans la pourpre est assiseLa moitié de la terre à son sceptre est soumise ,
Et de Jérusalem fherbe cache les murs !
Sion , repaire affreux de reptiles impurs ,
Voit de son temple saint les pierres dispersées,
El du Dieu d’Israël les fêtes sont cessées!
élise.
l’avez vous point au roi confié vos ennuis?
ESTHER.
Le roi, jusqu’à ce jour, ignore qui je suis :
Celui par qui le ciel règle ma destinée
Sur ce secret encor tient ma langue enchaînée.
ÉLISE.
Mardochée ? Hé ! peut-il approcher de ces lieux ?
ESTHKR.
Son amitié pour moi le rend ingénieux.
Absent je le consulte . et ses réponses sagesPour venir jusqu’à moi trouvent mille passages.Un père a moins de soin du saint de son fils.
Déjà même, déjà, par ses secrets avis,
J’ai découvert au roi les sanglanles pratiquesQue fumioienl rouirn lui deux ingrats domestiques ADépendant mon amour pour notre nationA rempli ce palais de filles de Sion,
Jeunes et Inulres Heurs par le sort agitées,
Sous un ciel étranger comme moi transplantées.Dans un lieu séparé de profanes témoins .
Je mets à les former mon élude et mes soins 14 ;
Et c’est là que , fuyant l’orgueil du diadème ,Lasse de vains honneurs, et me cherchant moi-mèitie ,
Aux pieds de l’Éternel je viens m’humilier,
Et goûter le plaisir de me faire oublier ’ 5 .