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Oeuvres complètes de J. Racine / revues avec soin sur toutes les éditions de ce poète, avec des notes extraites des meilleurs commentateurs par P. R. Auguis
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556 LE BAIN QU ET

parmi lus amants que Ton«ait mourir lun pourlautre.

t Non seulement des hommes, mais des femmesmême , ont donné leur vie pour sauv er ce quellesaimoient. La Grèce parlera éternellement dAl-ceste, tille de Pélias : elle donna sa vie pour sonépoux, quelle aimoit, et il ne se trouva quellequi osât mourir pour lui, quoiquil eût son pèreet sa mère. Lamour de laiuaute surpassa de siloin leur amitié, quelle les déclara, pour ainsidire , des étrangers à l'égard de leur dis : il sem-bloit quils ne lui fussent proches que de nom.Aussi, quoiquil se soit fait dans le monde ungrand nombre de belles actions, celle dAlceste aparu si belle aux dieux et aux hommes , quelle amérité une. récompense qui na été accordée quàun très petit nombre de personnes : les dieux ,charmés de son courage, lont rappelée à la vie;tant il est vrai quun amour noble et généreux sefail estimer des dieux mêmes !

« Ils nont pas ainsi traité Orphée : ils lont ren-voyé des enfers , sans lui accorder ce quil deman-doit. Au lieu do lui rendre sa femme quil venoitchercher, il» ne lui en ont montre (jue le fantôme :car il manqua de courage, comme un musicienquil «toit. Au lieu dimiter Alceste, et de mou- rir pour ce qu il aimoit, il usa dadresse, et cher-I cha linvention de descendre vivant aux enfers,

t Les ûirux, indignés de sa lâcheté, ont permis

enfin quil pérît par la main des femmes.

i Combien, au contraire, ont-ils honoré levaillant Achille ! Tliétis , sa mère , lui avoit pré-dit que, sil tuoit Ilector, il mourroit aussitôtaprès 1 , mais que , sil vouloit ne le point com-battre, et sen retourner dans la maison de sonpère, il parviendroil à une longue vieiilessr. Ce-pendant Achille ne balança point; il préféra lavengeance de Pat.rocle à sa propre vie : il voulut| non seulement mourir pour son ami, mais même| mourir sur le corps de son ami. Aussi les dieuxiont-ils honoré par-dessus tous les antres hommes,et lui ont su bon gré davoir sacrifié sa vie pourcelui dont il étoit aimé.

* Eschyle se moque de nous , quand il nous ditque cétnit Palrocle qui étoit laimé. Achille éfoitle plus beau des Grecs, et par conséquent plus

I beau que Palrocle. Il étoit tout jeune, et plusjeune que Pntrocle , comme dit Homère. Mais vé-ritablement si les dieux approuvent ce que lonfait pour cc quon aime, ils estiment, ils admirent,ils récompensent tout autrement ce que lon failpour la personne dont on est aimé. En effet, celuiqui aime est quelque chose de plus divin que celuiqui est aimé ; car il est possédé dun dieu : devient quAchillc a été ençore mieux traité qnAl-ceste, puisque les dieux lont envoyé , après samort, dans Les îles des bienheureux.

« Je conclus que. de tous les dieux, lAmourest le plus ancien, le plus auguste, et le plus ca-pable de rendre l'homme vertueux durant sa vie ,et heureux après sa mort. »

Phèdre finit de la sorte. Arislûdème passa par-dessus quelques autres dont ii avoit oublié les dis-cours , et il vint à Pausanias, qui parla ainsi :

DISCOURS DE PAUSANIAS.

« Je napprouve point, ô Phèdre, Ja simple pro-position quon a faite de louer lAmour; cela se-rait bon sil ny avoit quun Amour. Mais, commeil y en a plus dun, je voudroia quon eût marqué,avant toutes choses, quel est celui que Von doitlouer. Cest ce que je vais essayer de faire. Je diraiquel est cet Amour qui mérite quon le loue, et jele louerai le plus dignement que je pourrai.

« Il est constant que Yénus no va point sans lA-mour. Sil uy avoit quune Vénus, il ny auroitquun Amour ; mais puisquil y a deux Vénus, ilfaut nécessairement quil y ait aussi deux Amours.Qui doute quil y ait deuxVénus? Lune, an-cienne fille du ciel, et qui na point de mère;nous Ja nommons Fénus Uranie. Lautre, plus mo-derne, fille de Jupiter et de T)ioné : nous l'appe-lons yénus poputaire. Il sensuit que de deuxAmours, qui sont les ministres de ces deux Vénus,il faut nommer lun céleste , et lautre populaire.Or , tous les dieux, à la vérité , sont dignes dêtrehonorés : mais distinguons bien les fonctions de cesdeux Amours.

Toute action est de soi indifférente, commece que nous faisons prcsouteincnt, boire . manger,discourir. Aucune de ces actions nest ni bonne nimauvaise par elle-même: mais elle peut devenirbonne ou mauvaise par la manière dont on la fait.Elle devient lioimête si au la fait selon les règlesde lhonnêteté, et vicieuse si on la fait contre cesrègles. Il en est de même de lamour : tou i amour,en général, n'est point louable ni vertueux , maisseulement celui qui fait que nous aimons vertueu-sement.

LAmour de la Vénus populaire inspire despassions basses et populaires: cest proprementlamour qui règne parmi les gens du commun. Iisaiment sans choix, plutôt les femmes que leshommes, plutôt le corps que lesprit; et même,entre les esprits, il» saccommodent mieux desmoins raisonnables , car ils naspirent quà la jouis-sance; pourvu quils y parviennent, il ne leur im-porte par quels moyens. De vient quils satta-chent à tout ce qui se présente , bon ou mauvais :car ils suivent la Vénus populaire, qui, parce-quelle est née du mâle et de la femelle , joint auxbonnes qualités de lun les imperfections de l'autre.

i Pour la Vénus Uranie, elle na point eu demère, et par conséquent il ny a lien de foible enelle. De plus , elle est ancienne , cl na point l'in-solence de la jeunesse. Or, lAmour céleste estparfait comme elle. Ceux qui sont possédés de cetamour ont les inclinations généreuses: ils cher-chent nue antre volupté que celle des sens; il fautune belle âme et un beau naturel pour leur plaireet pour les toucher; on reeomioîl dans leur choixla noblesse de lamour qui les inspire; ils satta-chent , non point à une trop grande jeunesse, niaisà des personnes qui sont capables de se gouverner:car ils ne sengagent point dans la pensée de mettreà profit limprudence dune personne quils aurontsurprise dans sa première innocence, pour la lais-ser aussitôt après -, et pour courir à quelque autre;