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parmi lus amants que Ton ■«ait mourir l’un pourl’autre.
t Non seulement des hommes, mais des femmesmême , ont donné leur vie pour sauv er ce qu’ellesaimoient. La Grèce parlera éternellement d’Al-ceste, tille de Pélias : elle donna sa vie pour sonépoux, qu’elle aimoit, et il ne se trouva qu’ellequi osât mourir pour lui, quoiqu’il eût son pèreet sa mère. L’amour de l’aiuaute surpassa de siloin leur amitié, qu’elle les déclara, pour ainsidire , des étrangers à l'égard de leur dis : il sem-bloit qu’ils ne lui fussent proches que de nom.Aussi, quoiqu’il se soit fait dans le monde ungrand nombre de belles actions, celle d’Alceste aparu si belle aux dieux et aux hommes , qu’elle amérité une. récompense qui n’a été accordée qu’àun très petit nombre de personnes : les dieux ,charmés de son courage, l’ont rappelée à la vie;tant il est vrai qu’un amour noble et généreux sefail estimer des dieux mêmes !
« Ils n’ont pas ainsi traité Orphée : ils l’ont ren-voyé des enfers , sans lui accorder ce qu’il deman-doit. Au lieu do lui rendre sa femme qu’il venoitchercher, il» ne lui en ont montre (jue le fantôme :car il manqua de courage, comme un musicienqu’il «toit. Au lieu d’imiter Alceste, et de mou-‘ rir pour ce qu il aimoit, il usa d’adresse, et cher-I cha l’invention de descendre vivant aux enfers,
t Les ûirux, indignés de sa lâcheté, ont permis
enfin qu’il pérît par la main des femmes.
i Combien, au contraire, ont-ils honoré levaillant Achille ! Tliétis , sa mère , lui avoit pré-dit que, s’il tuoit Ilector, il mourroit aussitôtaprès 1 , mais que , s’il vouloit ne le point com-battre, et s’en retourner dans la maison de sonpère, il parviendroil à une longue vieiilessr. Ce-pendant Achille ne balança point; il préféra lavengeance de Pat.rocle à sa propre vie : il voulut| non seulement mourir pour son ami, mais même| mourir sur le corps de son ami. Aussi les dieuxi’ont-ils honoré par-dessus tous les antres hommes,et lui ont su bon gré d’avoir sacrifié sa vie pourcelui dont il étoit aimé.
* Eschyle se moque de nous , quand il nous ditque c’étnit Palrocle qui étoit l’aimé. Achille éfoitle plus beau des Grecs, et par conséquent plus
I beau que Palrocle. Il étoit tout jeune, et plusjeune que Pntrocle , comme dit Homère. Mais vé-ritablement si les dieux approuvent ce que l’onfait pour cc qu’on aime, ils estiment, ils admirent,ils récompensent tout autrement ce que l’on failpour la personne dont on est aimé. En effet, celuiqui aime est quelque chose de plus divin que celuiqui est aimé ; car il est possédé d’un dieu : de làvient qu’Achillc a été ençore mieux traité qn’Al-ceste, puisque les dieux l’ont envoyé , après samort, dans Les îles des bienheureux.
« Je conclus que. de tous les dieux, l’Amourest le plus ancien, le plus auguste, et le plus ca-pable de rendre l'homme vertueux durant sa vie ,et heureux après sa mort. »
• Phèdre finit de la sorte. Arislûdème passa par-dessus quelques autres dont ii avoit oublié les dis-cours , et il vint à Pausanias, qui parla ainsi :
DISCOURS DE PAUSANIAS.
« Je n’approuve point, ô Phèdre, Ja simple pro-position qu’on a faite de louer l’Amour; cela se-rait bon s’il n’y avoit qu’un Amour. Mais, commeil y en a plus d’un, je voudroia qu’on eût marqué,avant toutes choses, quel est celui que Von doitlouer. C’est ce que je vais essayer de faire. Je diraiquel est cet Amour qui mérite qu’on le loue, et jele louerai le plus dignement que je pourrai.
« Il est constant que Yénus no va point sans l’A-mour. S’il u’y avoit qu’une Vénus, il n’y auroitqu’un Amour ; mais puisqu’il y a deux Vénus, ilfaut nécessairement qu’il y ait aussi deux Amours.Qui doute qu’il y ait deux ‘Vénus? L’une, an-cienne fille du ciel, et qui n’a point de mère;nous Ja nommons Fénus Uranie. L’autre, plus mo-derne, fille de Jupiter et de T)ioné : nous l'appe-lons yénus poputaire. Il s’ensuit que de deuxAmours, qui sont les ministres de ces deux Vénus,il faut nommer l’un céleste , et l’autre populaire.Or , tous les dieux, à la vérité , sont dignes d’êtrehonorés : mais distinguons bien les fonctions de cesdeux Amours.
‘ Toute action est de soi indifférente, commece que nous faisons prcsouteincnt, boire . manger,discourir. Aucune de ces actions n’est ni bonne nimauvaise par elle-même: mais elle peut devenirbonne ou mauvaise par la manière dont on la fait.Elle devient lioimête si au la fait selon les règlesde l’honnêteté, et vicieuse si on la fait contre cesrègles. Il en est de même de l’amour : tou i amour,en général, n'est point louable ni vertueux , maisseulement celui qui fait que nous aimons vertueu-sement.
• L’Amour de la Vénus populaire inspire despassions basses et populaires: c’est proprementl’amour qui règne parmi les gens du commun. Iisaiment sans choix, plutôt les femmes que leshommes, plutôt le corps que l’esprit; et même,entre les esprits, il» s’accommodent mieux desmoins raisonnables , car ils n’aspirent qu’à la jouis-sance; pourvu qu’ils y parviennent, il ne leur im-porte par quels moyens. De là vient qu’ils s’atta-chent à tout ce qui se présente , bon ou mauvais :car ils suivent la Vénus populaire, qui, parce-qu’elle est née du mâle et de la femelle , joint auxbonnes qualités de l’un les imperfections de l'autre.
i Pour la Vénus Uranie, elle n’a point eu demère, et par conséquent il n’y a lien de foible enelle. De plus , elle est ancienne , cl n’a point l'in-solence de la jeunesse. Or, l’Amour céleste estparfait comme elle. Ceux qui sont possédés de cetamour ont les inclinations généreuses: ils cher-chent nue antre volupté que celle des sens; il fautune belle âme et un beau naturel pour leur plaireet pour les toucher; on reeomioîl dans leur choixla noblesse de l’amour qui les inspire; ils s’atta-chent , non point à une trop grande jeunesse, niaisà des personnes qui sont capables de se gouverner:car ils ne s’engagent point dans la pensée de mettreà profit l’imprudence d’une personne qu’ils aurontsurprise dans sa première innocence, pour la lais-ser aussitôt après -, et pour courir à quelque autre;