DE PLATON. 555
« Tout le monde ayant témoigné qu’il feroil plai-sir à la compagnie , Éryximaque continua ainsi :
«Je commencerai par ce ver* de la Ménalippe«d’Euripide*: Les paroles que vous entcndei, cetne sont point les miennes; ce sont celles de
• Phèdre. Car Phèdre m’a souvent dit avec une« espèce d’indignation : « O Éryximaque 1 n’est-ce« pas une chose étrange que , de tant de poètes«qui ont l'ait des hymnes cl des caritiqneg en
• l'honneur de la plupart des dieux, aucun n’ait«fait un vers à la louange de l’Amour, qui est«pourtant un si grand dieu? 11 n’y a pas jus-« qu’aux sophistes , qui composent tous les jours
• de grands discours à (a louange d’Hcrculc cLdes
• autres demi-dieux. Passe pour cela. J’ai même« vu un line qui portoit pour titre , l’Eloge du
• sel, où le savant auteur exagéroit les merveil-« leuses qualités du sel, et les grands services■ qu'il rend à l’homme. En un mot , vous verrez« qu’il n’y a presque rien au monde qui n’ait eu» son pauégynque. Comment se peut-il donc faire« que , parmi celte profusion d’éloges , on ait ou-« blié l’Amour, et que personue n’ait entrepris de« louer un dieu qui mérite tant d’être loué. » Pour« moi, coulinua Éryximaque, j’approuve l’indi-« gnation de Phèdre. Il ne tiendra pas à moi que«l’Amour n’ait son éloge comme les autres. Il« me semble même qu’il siéroit très bien à une si
• agréable compagnie de ne se point séparer sans« avoir honoré l’Amour. Si cela vous plaît, il ne«faut point chercher d’autre sujet de conver-« sation. Chacun prononcera son discours à la« louange de l’Amour. Un fera le tour à commen-« cer paT la droite. Ainsi , Phèdre parlera le pre-« mier puisque c’est son rang, et puisque aussi
• bien il est le premier auteur de la pensée que« je vous propose. »
« Je ne doute pas , dit Socrate , que l’avis d’É-« ryximaque ne passe ici tout d’une voix. Je sais« bien au moins que je ne m’y opposerai pas , moi« qui lais profession de ne savoir que l’amour. Je«m’assure qu’Agathon ne s’y opposera pas non«plus, ni Tausanias. ni encore moins Aristo-
• phane , lui qui est tout dévoué à Bacchus et à« Vénus. Je puis également répondre du reste de«la compagnie, quoique, à dire vrai, la partie« ne soit pas égale pour nous autres , qui sommes« assis les derniers. En tous cas, si ceux qui nous«précèdent font bien leur devoir, et épuisent Ja« matière , uous en serons quittes pour leur don-« ner notre approbation. Que Phèdre commence«donc, à la bonne heure, et qu’il loue l’A-« mour. •
• Le sentiment de Socrate fut généralementsuivi. I)e vous rendre ici mol à mot tous les dis-cours que l'on prononça, c’est ce que vous nedevez pas attendre de moi : Aiistodèinc , de quije les liens, n’ayant pu me les rapporter si parfai-tement , et moi-même ayant laissé échapper quel-que chose du récit qu’il m’en a fait : mais je vousredirai l’essentiel. Voici donc à peu près, selonlui, quel fut le discours de Phèdre.
DISCOURS DE PIIÈDRE’.
« C’est un grand dieu que l’Amour, et vérita-blement digne d’être honoré des dieux et deshommes. Tl est admirable par beaucoup d’en-droits, mais surtout à cause de son ancienneté,car il n’y a point de dieu plus ancien que lui. Envoici la preuve -, on ne sait point quel est son pèreni sa mère, ou plutôt il n’en a point. Jamaispoète, ni aucun autre homme , ne les a nommes.Hésiode , après avoir d’abord parlé du chaos ,ajoute :
La terre, au large sein , le fondement des cieux ;Après elle l’Amour, le plus charmant des dieux.
Hésiode , par conséquent, fait succéder au chaosla Terre et l’Amour. Parménide a écrit que l’A-mour est sorti du chaos:
L’Amour fut le premier enfanté de son sein.
* Acusilaüs a suivi le sentiment d’Hésiode.Ainsi, d’un commun consentement, il n’y a pointde dieu qui soit plus ancien que l’Amour. Maisc’est même de tous les dieux celui qui fait le plusde bien aux hommes ; car quel plus grand avan-tage peut arrivera une jeune personne que d’êtreaimée d’un homme vertueux, et à un hommevertueux que d’aimer une jeune personne qui ade l’inclination pour la vertu ? Il n’y a ni nais-sance , ni honneurs, ni richesses, qui soient ca-pables, comme un honnête amour, d’inspirer àl'homme ce qui est le plus nécessaire pour laconduite de sa vie : je veux dire la honte du mal,eL une véritable émulation pour le bien. Sans cesdeux choses , il est impossible que ni un particu-lier, ni même une ville, fasse jamais rien de beauni de grand. J’ose même dire que, si un hommequi aime avoit ou commis une mauvaise action ,ou enduré un oulivge sans le repousser, il n'y au-roit ni père, ni parent, ni personne au mondedevant qui il eût tant dt: houle de paroîlre quedevant ce qu’il aime. Il en est de même de celuiqui est aimé : il n’est jamais si confus que lorsqu’ile*t surpris en quelque faute par celui dont il estaimé. Disons donc que , si par quelque enchante-ment une ville ou une armée pouvoit n’être com-posée que d’amants , il n’y auroit point de félicilépareille à celle d’un peuple qui auroit tout en-semble et cette horreur pour le vice et cet amourpour la vertu. Des hommes ainsi unis , quoique enpetit nombre, pourroient. s'il faut ainsi dire, vain-cre le monde entier ; car il n’y a point d'honnêtehomme qui osât jamais se montrer devant ce qu’ilaime après avoir abandonné son rang ou jeté sesarmes, et qui n’aimàt mieux mourir mille foisque de laisser ce qu'il aime dans le péril : ou plu-tôt il n’y a point d’homme si timide qui ne devîntalors comme le plus brave , et que l’amour netransportât hors de lui-même. On lit dans Homèreque les dieux inspiroient l’audace à quelques unsde ses héros; c’est ce qu’on peut dire de l’Amourplus justement que d’aucun des dieux. Il n’y a que