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LETTRES DE RACINE.
Mais quand Je saurois encore jaser des mieux, iJfaut que je me taise à présent. Le messagerva par-tir » et il ne faut pas faire attendre le messager d'une
grande •ville comme est Uzès. Pardonnez donc , etattendez encore huit jours.
LETTRE XVI.
A LA MÊME, A PARIS.
A Uzès, le 3i janvier}
Que votre colère est charmante,
Belle et généreuse Ainaranlhc 1Qu’il vous sied tien d'être en courroux!
Si les Grâces jamais se mettoient en colère ,
Le pourroient-elles faireDe meilleure grâce que vous ?
Je confesse sincèrementQue je vous avois offensée ;lit cette cruelle penséeM’étoit un horrible tourment.
Mais depuis que vous-même en avez pris vengeance,Un si glorieux châtimentMe paroît une récompense.
Les reproches même sont douxVenant d’une bouche si chère :
Mais si je méritnis d’être loué de vous,
Et que je fusse un jour capable de vous plaire,Combien ferois-je de jaloux!
Je in'en vais donc faire tout mon possible pourvenir à bout d’un si grand dessein. Je serai heu-reux si vous pouvez vouslouerde moi avec autantde justice que vous vous on plaignez; et je feroisde mon côté un fort bel ouvrage si je savnisdirevos vertus avec autant d’esprit que vous dites lesmiennes. Jene vous accuserai point de me flatter :vous les représentez au naïf. S’il en est de mêmede la passion de M. l’Abbé , je tiens qu’il n’est pasmal partagé; et quand le portrait de mademoiselleLucrèce aurait été fait par le plus habile peintredu monde, il ne sauroit sans doute égaler celuique vous faites d’un amoureux en sa personne.
Je me l’imagine en effetTout languissant et tout défait,
Q ui gémit et soupire aux pieds de cette image.II contemple son beau visage,
Il admire ses mains , il adore ses yeux,
Il idolâtre tout l’ouvrage ;
Puis , comme si l’Amour le rendoit furieux,
Je l'entends s’écrier : Que cette image est belle !Mais que la belle même est bien plus belle qu’elle JLe peintre n’a bien imitéQue son insensibilité.
J’ai peine à croire que vous ayez assez de puis-sance pour rompre ce charme , vous qui étiez ac-coutumée à le charnier lui-même autrefois, aussibien que beaucoup d’autres. Possédé comme ill’est de celte idée , il ne faut pas s’étonner s’il avoulu marier M. d’IIouy à une tille hydropique :il n’y pensoit pas, à moins qu’il n’ait voulu marierl’eau avec le vin.
On m’a mandé que ma tante Vitart étoit alléeà Cbevreusc pour mademoiselle Sellver ; mais jecrois qu’elle n’y sera pas long-temps, et qu’elle serabientôt nécessaire au faubourg Saint-Germain " 7 .Elle ne manquera pas de pratiques, s’il plaît àDieu , cl elle ne se reposera de long-temps si elleattend que vous vous reposiez toutes. Peut-êtrequ’autrefois je n’en aurois pas tant dit impuné-ment , mais je suis à couvert des coups. Vous pou-vez néanmoins vous adresser à mon lieutenantM. d’Houy ; il rie tiendra pas celte qualité à dés-honneur.
Vous m’avez mis en train , comme vous voyez ,et vos lettres ont sur moi la force qu’aroil autre*fois votre vue : mais je suis obligé de Unir plus tôtque*je ne^roudrois, pareeque j’ai encore cinqlettres à écrire ; j’espère que vous me donnerez ,on vertu de ces cinq lettres , la permission de finir ;et en vertu de lu soumission et du respect que j’aipour vous, la permission de me dire votre pas-sionné serviteur.
Vous m’excuserez si J’ai plus brouillé de papierà dire de méchantes choses que vous n’en aviezemployé à écrire les plus belles choses du monde.