PREMIER RECUEIL.
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LETTRE XVII.
A M. L’ABBÉ LEVASSEUR, A PARIS.
A Uzès, le 3 février 1662.
Quoique vous ne soyez pas le plus diligenthomme du monde quand il s’agit de répondre àune lettre, je m’assure que tous ne laisserez pasde vous formaliser beaucoup de ce que ma réponsene vient que huit à dix jours après votre lettre.Vous attribuerez sans doute ce retardement à undésir de vengeance : elle serait juste après tout ; jen'y ai pas pensé néanmoins. Mais à quoi bon s’ex-cuser pour un délai de huit jours ? Vous ne faitespoint tant de cérémonies quand vous avez été deuxbons mois sans songer seulement si je suis aumonde. C’est assez pour vous de dire froidementque vous avez perdu la moitié de voire esprit de-puis que je ne suis plus eu votre compagnie. Maisà d’autres ! 11 faudroit que j’eusse perdu toutlemien si je recevois de telles galanteries en paie-ment. Je sais ce qui vous occupe si forL, et ce quivous fait oublier de pauvres étrangers commenous. Amor non talia curât 6S . Oui, c’est celamême qui vous occupe , et j’en sais des nouvelles.
Amor ebesolo ieor’ leggiadninvesce es .
Et je ne m’étonne pas qu’un coeur si tendre quele vôtre , et si disposé à recevoir les douces impres-sions de l’aiuour, soit enchanté d’une si charmantepersonne. Bien d'autres que vous auraient succombe à la tentation.
Socrate s’y trouverait pris,
Eli, malgré sa philoraphie ,
Il ferait ce qu'a fait I’àris,
Et le ferait toute sa vie.
Vous l'aviez tous le» jours devant vos yeux, etvous aviez tout le loisir de considérer ses bellesqualités e le sue fatezic 7 ", comme disent les Ita-liens ; et aussi selon le passage que citoit hiernotre prédicateur : Mutila r.ompeclu mutai cresce-bant amores T1 . Pour moi , loin d’y trouver à re-dire, je vous loue d’uu si beau choix cl d’aimeravec tant de discernement, s’il peut y avoir dudiscernement en amour. II 11e faut pas demandersi c'est là l’espagnol qui vous lient ; l’amour est ceporteur d’eau dont vous aimez tant la compagnie,et qui vous apprend si bien à parler toutes sortesde langues. Et mentem Venus ipsa dédit Il nenie fait pas tant d’honneur, quoique j’aie assezbesoin de compagnie eu ce pays; mais j’aimemieux être seul que d’avoir un liôte si dangereux.Ne m’accusez pas pour cela d’être un farouche etun insensible.
Vous savez bien que les déessesNe sont pas toutes des Venus ;
E« vous savez que les belles , non plus,
Ne sont pas toutes des Lucrèces.
A propos de belles, j’avois déjà vu les vers duBallet de» Saisons, et un me les avoil apportés lors-que j’élois encore malade.
Je suis ravi qu’il 11c reste aucune apparence deblessure sur le beau front d’Angélique; elle n’estpas la seule beauté qui ail souffert de si doulou-reuses aventures. Et Venerls vîolata est vulneredextra Ts ; et peut-être bien que qui aurait consi-déré l’endroit où elle tomba , il y aurait vu naîtredes roses et des anémones pareilles à celles quisortirent du sang de Vénus ; mais il est trop tardpour y aller voir, et quand il y serait venu desroses, l’hiver les aurait fort maltraitées; elles au-raient été plus en sûreté en ce pays, où nousvoyons dès le mois de janvier,
Scliietti arboscelli e verdi fronde acerbeÂmorose e pallide viole 7 *. »
On m’a assuré même qu’il y avoit un jardin toutplein de roses, mais de roses toutes fleuries, àune lieue d’ici, et cela ne passe pas même pourune rareté.
La nouvelle que vous me mandez sur la fin devotre lettre m’a d’abord surpris étrangement ; maisje suis entré peu à peu dans votre sentiment, quecria n’étoit qu’un soulagement et un avantage pourM. Vitart 7S . Je ne lui eu ai rien témoigné pour-tant , et je ne le ferai pas que je n’en sois informéde sa part ou de quelque autre que vous. Mais quevous avez raison d’accuser l’autre d’une infidélitési noire ! Il est capable des plus lâches trahisons :
Ille horridus alter
Desidia , latamque trahens inglorius alvum 7 ®.
A votre avis, Virgile 11e sait-il pas aussi bien fairele portrait d’un traître que d’un héros?
Je n’ai pas peur que vous vous lassiez de voirtant de vers dans une seule lettre. Te amor nostripoetarum amantem reddidit 77 .
Pour vous, soit latin , soit espagnol, soit turc sivous le savez, ccrivez moi, je vous prie. Je suisconfiné dans un pays qui a quelque chose de moinssociable que le Pont-Euxin ; le sens commun y estrare , et la fidélité n’y est point du tout : on ne saità qui se prendre. Il ne faut qu’un quart d’heurede conversation pour vous faire haïr un homme,tant les âmes de cette ville sont dures et intéres-sées; ce sont tous baillis. Aussi, quoiqu’ils mesoient venus quérir cent fois pour aller en com-pagnie, je ne me suis point encore produit nullepart. Enfin, il n’y a ici personne pour moi. Nonhomo, xed littus, alque aer et solitudo mera 7S . Jugezsi vos lettres seront bien reçues. Mais vous êtes at-taché ailleurs.
Il cor preso ivi corne pesce a l’hamo 79Adiousias . Je salue tout le monde, et M. Dumay.
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