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LETTRES DE RACINE.
un vrai demi-auteur * qui a plus de mauvais en-droits que de bons. Soyez un peu plus équitable ,ou plutôt ne soyez pas s» paresseux ; car c’est là ,je crois, ce qui vous tient. Vous auriez mille bon-nes choses à me dire , mais vous avez peur de tirerune lettre en longueur. Vous avez cent autrespersonnes à satisfaire ; tantôt le maître de luth, tau-tôt des chartreux, tantôt des beaux esprits, et quel-quefois aussi la belle Cypassis.N’êtes-vous pas admi-rable dans votre lettre sur le sujet de cette Cyp assis?Vous faites semblant de ne la pas connoître, etvous m’allez jeter te chat aux jambex. ( Ce quolibetpassera , mais pour n’y plus revenir. ) Je vous enavois parlé en passant, sur ce que vous m’aviezmandé que vous aviez lié quelque amitié avecune demoiselle d’Angélique, et pour déguisercette hisioire j'avois pris le nom de Cypasois , quifut autrefois la demoiselle de Corinne. Relisez malettre si vous L’avez encore , et cela vous sauteraaux yeux. Mais n’en parlons plus, et croyez anreste que, si j’avois reçu quelque blessure en cepays, je vous la découvrirais naïvement , et je nepourrai» pas même m’en empêcher. Vous savezque les blessures du cœur demandent toujoursquelque confident à qui l’on puisse s’en plaindre ,et si j’en nvuis une de cette nature , je ne m’enplaindrais jamais qu’à vous: mais, Dieu merci,je suis libre encore , et si je quitlois ce pays, jerepor ,e rois mon cœur aussi sain et aussi entier queje l &i apporté : je vous dirai pourtant une assezplaisante rencontre à ce sujet.
Tl y u ici une demoiselle fort bien faite et d’unetaille fort avantageuse. Je ne l’avois jamais vuequ’à cinq ou six pas, et je J’avois toujours trouvéefort belle ; son teint me paroissoit uF et éclatant,les yeux grands et d’un beau noir , la gorge et lereste de ce qui se découvre assez librement en cepays, fort blano. J’en avois toujours quelque idéeassez tendre et assez approchante d’une inclina-tion: mais je ne la voyois qu’à l’église : car,comme je vous ai mandé , je suis assez solitaire etplus que mon cousin ne me l’avoit recommandé.Enfin, je voulus voir si je û’étois point trompédans l’idée que j’avoîs d’elle , et j’en trouvai uneoccasion fort honnête. Je m’approchai d’elle et luiparlai. Ce que je vous dis là m’est arrivé il n’y apas un mois, et je n’avois d’autre dessein que devoir quelle réponse elle rne ferait. Je lui parlaidonc indifféremment , mais sitôt que j’ouvris labouche et que je l’envisageai, je pensai demeurerinterdit. Je trouvai sur son visage de certaines bi-garrures comme si elle eût relevé de maladie, etcela me fit bien changer mes idées.Néanmoins je nedemeurai pas, et elle me répondit d’un air fort
doux et fort obligeant -, et, pour vous dire la véri-té , il faut que je l’aie prise dans quelque mauvaisjour, car elle passe pour fort belle dans la ville , etje connois beaucoup de jeunes gens qui soupirentpour elle du fond de leur cœur : elle passe mêmepour une des plus sages et des plus enjouées. En-fin , je fus bien aise de cette rencontre , qui servitdu moins à me délivrer de quelque commence-ment d’inquiétude ; car je m’étudie maintenant àvivre un peu raisonnablement, et à ne me paslaisser emporter à toutes sortes d’objets. Je com-mence mon noviciat, mai» je souhaiterais qu’onme le fît achever à Ouclùe*L Je vois bien quevous êtes disposés , vous et mon cousin , à travail-ler pour moi de ce côté-là , et je passerai volontierspar-dessus loules les considérations d’habit noir etd’habit blanc qui m’inquiéloient autrefois, et dontvous me faisiez tous deux la guerre : aussi il n’ya plus d’espérance en ces quartiers. On a reçunouvelle aujourd’hui que l’accommodement étoitpresque fait avec les pères de Sainte-Geneviève.Ainsi je ne puis plus prétendre ici qu’à quelquechapelle de vingt ou vingt-cinq écus. Voyez si celavaut la peine que je prends. Néanmoins je suis ré-solu de mener toujours le même train de vie, etd’y demeurer jusqu’à ce que mon cousin m’en re-lire pour quelque meilleure espérance. Je gagne-rai cela du moins que j’étudierai davantage, et quej’apprendrai à me contraindre, ce que je 11 e sa-vais point du tout. Je vous prie de communiquerà mon cousin celte nouvelle qui est certaine, etque M. l’archevêque d’Arles 85 a mandée aujour-d’hui à M. d’Uzès® 0 , car cc sont eux deux qui ontfait ce beau dessein sans en parler à personne. Eufin, comme je mandois à M. VilaiL, il sembleque je gâte toutes les affaires où je suis intéressé.Je ne sais si mon malheur nuira encore à la négo-ciation que mon cousin entreprend pour Ouchie.Quoi qu’il en soit, croyez que, s’il en vient àbout, urbem (juum statuo, vestra est Sy . JepOUrroisêtre le seul titulaire, mais nous serions bien qua-tre bénéficiers. Vous n’y serez point monsieurThomas, mais vous serez M. l'abbé ou M. leprieur; car je crois que 31. Yitart et M. l'oignant**vous en céderont bien facilement l’autorité. Écri-vez-moi tout, je vous prie, et fut-ce pour meblâmer, ne soyez point du tout réservé. Conser-vez-moi quelque petite part dans les bonnes grâcesde mademoiselle Lucrèce. Entretenez-moi auprèsde M. l’Avocat, et soyez toujours le même à monégard. L’été est fort avancé ici. Les rose» sont tan-tôt passées, et les rossignols aussi. La moissonavance, et les grandes chaleurs se font sentir.