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Oeuvres complètes de J. Racine / revues avec soin sur toutes les éditions de ce poète, avec des notes extraites des meilleurs commentateurs par P. R. Auguis
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LETTRES DE RACINE.

LETTRE XI.

RACINE A BOILEAU, A BOURBON.

A Paris, le i3 août 1687.

Je ne vous écrirai aujourdhui que deux mots-,car outre quil est extrêmement tard, je revienschez moi pénétré de frayeur et de déplaisir. JeBors de chez le pauvre M. Ilessein , que jai laisséà lextrémité 71 ; je doute quà moins dun miracleje le retrouve demain en vie. Je vous conterai samaladie une autre fois, cl je ne vous parlerai main-tenant que de ce qui vous regarde. Vous êtes unpeu cruel à mon égard, de me laisser si long-tempsdans lhorrible iuquiétude vous avez bien dujuger que votre lettre à madame Manchon me pou-voit jeter. Jai vu M. Fagon, qui , sur le récit queje lui ai fait de ce qui est dans cette lettre, a jugéquil falloit quitter sur-le-champ vos eaux. Il ditqye leur effet naturel est douvrir l'appétit, bienloin de lôler. 11 croit même quà lheure quil estvous les aurez interrompues, parrequ'on nenprend jamais plus de vingt jours de suite. Si vousvous en êtes trouvé considérablement bien , il estdavis quaprès les avoir laissées pour quelquetemps, vous les recommenciez : si elles ne vousont fait aucun bien , il croît quil les faut quitterentièrement. Leroi me demanda hier au soir sivous étiez revenu : je lui répondis que mm , el queles eaux jusquici ne vous avoient pas fort soulagé.Il me dit ces propres mots : « Il fera mieux de se« remettre à son train de vie ordinaire ; la voix lui* reviendra lorsquil y pensera le moins. Toutle monde est charmé de la bouté que sa majesté atémoignée pour vous en parlant ainsi, et tout lemonde est d'avis que, pour voire santé, vous ferezbien de revenir. M. Félix est de cet avis, le pre-mier médecin et M. Moreau en sont entièrement.M. du Tartre 72 croit quabsolu ment les eaux deBourbon ne sont pas bonnes pour votre poitrine ,et que vos lassitudes en sont une marque. Toutcela, mon cher monsieur, ma donné une furieuseenvie de vous voir de retour. On di I que vous trou-verez de petits remèdes innocents qui vous ren-dront infailliblement la voix, el quelle reviendradclle-mêmc quand vous ne feriez rien. M. le ma-réchal de Bellefonds 75 menseigna hier un remèdedont il dit quil a vu plusieurs gens guéris duneextinction de voix; cest de laisser fondre dans sabouche un peu de myrrhe, la plus transparentequon puisse trouver: dautres se sont guéris avecla simple eau de poulet, sans compter l'ery/imum;enfin, tout dune votx, tout le monde vous con-seille de revenir. Je nai jamais vu une santé plusgénéralement souhaitée que la vôtre. Venez donc ,je vous en conjure, et à moins que vous nayezdéjà un commencement de voix qui vous donnedes assurances que vous achèverez de guérir àBourbon, ne perdez pas un moment de tempspour vous redonner à vos amis, et à moi surtout,qui suis inconsolable de vous voir si loin de moi,et dêlre des semaines entières sans savoir si vousêtes en santé ou non. Flus je vois décroître le

nombre de mes amis, plus je deviens sensible aupeu qui men reste, el il tne semble, à vous parlerfranchement, quil ne me reste presque plus quevous. Adieu. Je crains de mattendrir follement enmarrêtant trop sur cette réflexion. Madame Man-chon pense toutes les mêmes choses que moi, et estvéritablement inquiète sur votre santé.

LETTRE XII.

RACINE A BOILEAU, A BOURBON.

A Paris, ce 17 août 1687.

Jallai hier au soir à Versailles, et jy allai toutexprès pour voir M. Fagon , et lui donner la con-sultation de M. Bourdier. Je la lus auparavantavec M. Félix, et je la trouvai très savante, dé-peignant votre tempérament et votre mal en termestrès énergiques; jy eroyois trouver en quelquej)age , numéro Veus imfjare gaudet. M. Fagon medit que, du moment quil sagissoit de la vieet quelle pouvoit être en compromis , il sétonnoitquon mît en question si vous prendriez le demi-bain. Il en écrira à M. Bourdier, et cependantil ma chargé de vous écrire au plus vite de nepoint vous baigner, et même , si les eaux vousont incommodé, de les quitter entièrement, etde vous en revenir. Jevousavois déjà mandé sonavis-dessus, et il persiste toujours. Tout lemonde crie que. vous devriez revenir, médecins,chirurgiens, hommes, femmes. Je vous a vois mandéquil falloit uu miracle pour sauver M. Ilessein ;il est sauvé, cl cest voire bon ami le quinquinaqui a faiL ce miracle. L'émétique lavoit mis ù lamort; M. Fagon arriva fort à propos, qui, lecroyant à demi mort, ordonna au plus vile le quin-quina. Il est présentement sans lièvre : je lai mêmetantôt fait rire jusquà la convulsion, en lui mon-trant lendroit de. votre lettre vous parlez dubachelier , du curé et du barbier. Vous dites quilmanque une nicce. Voudriez-vous quon vous en-voyât mademoiselle Despréaux 74 ? Je men vais cesoir à Marly. M- Félix a demandé permission auroi pour moi, et jy demeurerai jusquà mercrediprochain.

M. le duc de Charost 75 ma tantôt demandé devos nouvelles dun ton de voix que je vous souhai-terois «le tout mon coeur. Quantité de gens de nosamis sont malades , entre autres M. le duc de Che-vrcuse et M. de Chamlay* 78 : tous deux oüt la liè-vre double-tierce. M. de Ohamlay a déjà pris lequinquina; M. de Chevrense le prendra au pre-mier jour. On ne voit à la cour que des gens quiont le ventre plein de quinquina. Si cela ne vousexcite pas à y revenir, je ne sais plus ce qui vouspeut en donner envie. M. Ilessein ne la pointvoulu prendre des apothicaires, mais de la propremain de Srailh. Jai vu ce Smith chez lui ; il a levisage vermeilethoutonné, et a bien plus lair d'unmaître cabarclier que dun médecin. M. Ilesseindit quil na jamais rien bu de plus agréable , etquà chaque fois quil en prend , il sent la vie des-cendre dans son estomac. Adieu , mon cher mon-