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LETTRES DE RACINE.
LETTRE XLyiIL
BOILEATJ A RACINE 215 .
Auteuil, mercredi, 1697.
Je crois que tous serez Lien aise d’être instruitde ce qui s’est passé dans la visite que nous avonsce matin, suivant voire conseil, rendue, monfrère 21 a et moi, au R. P. de La Chaise. Nous som-mes arrivés chez lui sur les ueufheures du malin ;et, sitôt qu’on lui a dit notre nom, il nous a faitentrer. J 1 nous a reçus avec beaucoup de bonté,m’a fort ojijigeaminent interrogé sur mes maladies,et a paru fort content de ce que je lui ai dit quemon incommodité n’augmenloit point. Ensuite ila fait apporler des chaises, s’est mis tout proche demoi, alin que je le pusse mieux entendre , et au s-sitot, entrant en matière , m’a dit que vous luiaviez lu un ouvrage 2,7 de ma façon , où il y avoitbeaucoup dqbonnes choses; mais que la matièreque j’y trailois étoit une matière fort délicate , etqui demundoit beaucoup de savoir pour en par-ler; qu’il avoit autrefois enseigné la théologie 21g ,et qu’ainsi il devoit être instruit de cette matièreà fond : qu’il falloit faire une grande différence del’amour affectif d’avec l’amour effectif; que cedernier étoit absolument nécessaire, et entroit dansl'atlritiou : au lieu que l’amour affectiE venoit dela contrition parfaite; que celui-ci justiüoit parlui-iuême le pécheur , au lieu que l’amour effectifn’avoit «l’elfet qu’avec l’absolution du prêtre. En-tin , il nous a débité en assez bons termes, et fortlonguement, tout ce que beaucoup d’auteurs sco-lastiques on I écrit sur ce sujet, sans pourtant oserdire comme eux , que l’amour de Dieu , absolu-ment parlant, n’est point nécessaire pour la justi-fication du pécheur. Jlon frère le chanoine ap-plaudîssoit des yeux et du geste à chaque mot qu’ildisoit, témoignant être ravi de sa .doctrine et deson éuoncialion. Pour moi , je suis demeuré assezfroid et assez immobile. Et enfin, lorsqu’il a étélas de parler , je lui ai dit que j’avois été fort sur-pris qu’on m’eût prêté des charités auprès de lui ,et qu’on lui eût donné à entendre que j’avois faitun ouvrage contre les jésuites: que ce seroit unechose Lien étrange si soutenir qu'au doit aimerDieu s’appeloit écrire contre les jésuites ; que monfrère avoit apporté avec lui vingt passages de dixou douze de leursplus fameux écrivains , qui sou-tenoient qu’on doit nécessairement aimer Dieu ,et en des termes beaucoup plus forts que ceux quiétoient dans nies vers; que j’avois si peu songé àécrire contre sa société , que les premiers à qui j’a-vois lu mon ouvrage, c’éloientsix jésuites des pluscélèbres, qui m’avoient tous dit unanimementqu’uh chrétien ne "pouvoit pas avoir d’autres senti*mente sur l’amour de Dieu , que ceux que j’avoismis en rimes; qu’ensuite j’avuis brigué de le lireà M. l’archevêque de Paris 218 , qui en avoit parutransporté, aussi bien que M. de Meaux ; que néan-moins si sa révérence croyoit mon ouvrage péril-leux , je venois présentement pour le lui lire , afinqu’il m’instruisit de mes fautes: que je lui faisoisdonc le même compliment que j’avoi» fait à M- l’ar-
chevêque lorsque je le lui récitai, qui étoit que jeDe venois pas pour être loué , mais pour être ap-prouvé ; que je le priois donc de me prêter unevive attention, et de trouver bon même que je luirépétasse beaucoup d’endroits. Il a fort loué mondessein , et je lui ai lu mon épître avec toute laforce et toute l'harmonie que j’ai pu. J’oublioisque je lui ai dit encore auparavant une chose quil’a assez étonné,' c’est à savoir que je prétendois^n’avoir proprement fait autre chose , dans mon ou-vrage, que mettre en rimes la doctrine qu’il ve-noit de nous débiter , et que je croyois que lui-même n’en pourrait pas disconvenir. Mais, pouren revenir au récit de ma pièce, croiriez vous,monsieur , que j’ai tenu parole au bon père, etqu’à la réserve des deux objections qu’il vous avoit •déjà faites, il n’a fuit que s’écrier : • Puichre, b'ene,
« recle ! Cela est vrai, cela est indubitable , voilà« qui est merveilleux : H faut lire cela au roi : ré-« pétez-moi encore cet endroit : est ce là ce que« M. Racine m’a lu ? » Il a été surtout extrêmementfrappé de ces vers que vous lui aviez passés , et queje lui ai récités avec toute l’énergie dont je suiscapable.
Cependant on ne voit que docteurs, même austères,Qui, les semant partout, s’en vont pieusement,De toute piété , etc.
Il est vrai qu e je me suis avisé heureusement d’in-sérer dans mon épître huit vers que vous 11’avezpas approuvés, et que mon frère juge très à pro-pos d'y rétablir. Les voici; c’est en suite de ce.vers ,
Oui, dites-vous ? Allez, vous t’aimez, croyez-moi.
Écoutez la leçon que lui-même il nous donne.
Qui m’aime ? C’est celui qui fait ce que j’ordonne.Faitcs-le donc ; et, sûr qu’il noua veut sauver tous,Ne vous alarmez point pour quelques vains dégoûtsQu’cn sa ferveur souvent la plus sainte âme éprouve.Courez toujoiffs à lui ; qui le cherche le trouve :
Et plus de votre cœur il parmi s'écarter,
Plus par vos actions songez à l'arrêter.
Il m’a fait redire trois fois ces huit vers. Mais jene saurois vous exprimer avec quelle joie, quelséclats de rire , il a entendu la prosopopéc. Enfin ,j’ai si bien échauffé le révérend père , que , sansune visite que dans ce temps-là monsieur sonfrère 328 lui est venu rendre, il ne uous iaissoitpoint partir que je ne lui eusse récité aussi les deuxpièces de ma façon que vous avez”lnes au^ÿoi. Encore 11e nous a-t-il laissé partir qu’à la charge quenous l’irions voir à sa maison de campagne, et ils’est chargé de nous faire avertir du jour où nousl’y pourrions trouver seul- Vous voyez donc, mon-sieur , que si je ne suis bon poète , il faut que jesois bon récilaLeur.
Après avoir quitté le P. de La Chaise , nousavons été voir le P. Gaillard - 21 , à qui j’ai aussi,commfvous pouvez penser, récité l’épîlre. Je 11evous dirai point les louanges outrées qu’il m’a don-nées. Il m’a traité d'homme inspiré de Dieu , m’adit qu’il n’y avoit que des coquins qui pussent con-tredire mon opinion. Je l’ai fail ressouvenir dupetit père théologien 822 avec qui j'eus une prise