fifia LETTRES DE RACINE.
bien, en la lisant, de leur lire l’étrange mot detentatif iS3 que tous avez appris de quelque IIol-landois, et qui les auroit beaucoup étonnés. Dureste je pouvois tout lire en sûreté , et il n'y avoitrien qui ne fût selon la langue et selon la raison.Tous ces messieurs vous font bien des compli-ments. M. Desprèanx assure Tort qu’il n’aura poin tde regret au port que lui pourront coûter vos let-tres; mais je crois que vous ferez aussi bien d’at-tendre quelque bonne commodité pour lui écrire.
* Voire mère est fort touchée du souvenir que vousavez d’elle. Elle seroit assez aise d’avoir votrebeurre; mais elle craint également et de vousdonner de l’embarras, et d’être embarrassée pourrecevoir votre présent, qui se perdroit peut-êtreou qui se gâteroit en chemin.
M. de Rost 133 m’a fait l'honneur de me venirvoir. J’allai pour lui reudre sa visite, mais je nele trouvai point, et il revint chez moi dès le len-demain. Je t’ai trouvé tel que vous me l’avezmandé, c’est-à-dire un très galant homme, debeaucoup d’esprit, et parlant parfaitement biensur les belles-lettres et sur toutes sortes de sujets.
Il m’apprit avant-hier que la Champmeslé 131 étoità l’extrémité , de quoi il me parut très affligé ;mais ce qui est le plus affligeant, c’est de quoi ilne se soucie guère apparemment, je veux direl’obstmation avec laquelle cette pauvre malheu-reuse refuse de renoncer à la comédie, ayantdé-claré , à ce qu’on m’a dit, qu’elle trouvnit trèsglorieux pour elle de mourir comédienne. Il fautespérer que, quand elle verra la mort de plusprés, elle changera de langage, comme font d’or-dinaire la plupart de ces gens, qui font tant lesfiers quand iis se portent bien. Ce fut madame deCaylus qui m'apprit hier celte particularité dontelle étoit effrayée, et qu’elle a sue, comme jecrois, de M. le curé de Saint-Sulpice.
Je rencontrai l’autre jour M. duBotilay, l’unde nos camarades, qui me pria de vous bien faireses compliments. On m’a dit que son fils, qui estdans les mousquetaires, avoitcu une affaire assezbizarre avec M. de Villacerf Je fils 13 *, qui, leprenant pour un de ses meilleurs amis, lui donna,en badinant, un coup de pied dans le derrière ;puis, s’étant aperçu de son erreur, lui en fit beau-coup d’excuses. Mais le mousquetaire, sans sepayer de ses raisons, prit le temps que M. de Vil-lacerf avoit le dos tourné , et lui donna aussi uncoup de pied de toute sa force; après quoi il leplia de l’excuser, disant qu’il l’avoit pris aussipour un de ses amis. L’action a paru fort étrangeà tout le monde. SI. de Maupertuis ou M. deVins 15 ® a fait mettre le mousquetaire en prison ;mais M. de Boufflers accommoda promptement lesdeux parties. M. du Boulay se trouve parent demadame Quiolin , à ce qu’on dit, et celle parenténe lui a pas été infructueuse en cette occasion.Tout cela s’étoit passé sur le petit degré de Ver-sailles, par où le roi remonte quand il revient dela chasse.
Je fais toujours résolution de vous écrire de lon-gues lettres; mais je m’y prends toujours troptard, et il faut que je finisse malgré moi. J'auraii le soin de remercier pour voua M. le comte
d’Aycn ; ayez celui de bien m’acquitter enversM. le comte d'Auvergne et envers M. de Bonac ,de tout ce que je leur dois pour les boutés qu’ilsont pour moi. Adieu, mon cher fils. Je me portebien , Dieu merci, et toute la famille. Faites aussibien des remerciements à M. de rEstarig 1î7 ,pourl’honneur qu’il me fait de songer encore que jesuis au monde.
LETTRE XXXVIL
A Versailles, 5 juin 1698.J’étois si accablé d’affaires lundi dernier, queje ne pus trouver le temps d’écrire ni à M. l’am-bassadeur ni à vous. J'arrivai avant-hier en cepays ci, et j’y appris, en arrivant, que le roiavoit chassé M. l’abbc de Langeron, M. l’abbé deBeaumont, neveu de M. de Cambrai, et MM. dul'uis et de l’Échelle 1 ’ 5 . La querelle de M. deCambrai est cause de tout ce remue-ménage. On adéjà remplacé les deux abbés depuis que j’ai écrità M. l’ambassadeur, et on a mis en leur place unM. l’abbé Lefèvre 1 39 , que je ne connois point, etle recteur de l’universilé, nommé M. Ville*ment 140 , qui fit une fort belle harangue au roi surla paix. M. de Puységur 141 est nommé pour un desgentilshommes de la manche; je ne sais pas l’au-tre. Je ne puis vous cacher l’obligation que vousavez à M. le maréchal de Noailies. Tl avoit songéà vous, et en avoit même parlé ; mais vous voyezbien , par le choix de M. de Puységur , que M. leduc de Bourgogne n’étant plus un enfant, on veutmettre auprès de lui des gens d’une expérienceconsommée, surtout pour la guerre; d’autantplus que ce sera ce prince qui commandera l'ar-n^e qu’on assemble pour le camp de Compïè-gne 142 , et que M. de Puységur y exercera son em-ploi ordinaire de marechal-de-!ogis de l’armée.Tout le monde a trouvé ce choix du roi très sage,et vous ne devez pas douter qu'on ne lui donne uncollègue aussi avancé eu âge et aussi expérimentéque lui. Mais vous voyez du moins que vous avezici des protecteurs qui ne vous oublient point, etque , si vous voulez continuer à travailler et à vousmettre en bonne réputation, l’on ne manquerapoint de vous mettre en œuvre dans les occasions.Vous ne me parlez plus de l’étude que vous aviezcommencée de la langue allemande. Vous voulezbien que je vous dise que j’appréhende uu peucette facilité avec laquelle vous embrassez de bonsdesseins, mais avec laquelle aussi vous vous endégoûtez quelquefois. Les belles-lettres , où vousavez toujours pris assez de plaisir, ont un certaincharme qui fait trouver beaucoup de sécheressedans les autres éludes. Mais c'est pour cela mêmequ’il faut vous opiniâtrer contre le penchant quevous avez à tie faire que les choses qui vous plai-sent. Vous avez un grand modèle devant vos yeux,je veux dire M. l’ambassadeur, et je ne sauroistrop vous exhorter à vous former là-dessus le plusque vous pourrez. Je sais qu’il y a beaucoup desujets de distraction et de dissipation à La Haye ;mais je vous crois l'esprit maintenant trop solidepour vous laisser détournerde votie travail et des