BOILEAU.
241
coups de plume quelques traits heureux, et qui ne vivaient que du relâ-chement et de la tolérance. Elle ne frappait pas moins directement cesoracles cérémonieux et empesés qui s’étaient fait un crédit imposant encour à l’aide d’une érudition sans finesse de jugement et sans goût. Cha-pelain était le chef de ce vieux parti encore régnant. Un des premierssoins de Boileau fut de le déloger de l’estime de Colbert, sous qui Chape-lain était comme le premier commis des lettres, et de le rendre ridiculeaux yeux de tous comme écrivain.
Dieu sait quel scandale causa cette audace du jeune homme ! Les Mon-tausier, les Huet, les Pellisson, les Scudéry, en frémirent; mais il suffitque Colbert comprît, qu’il distinguât entre tous le judicieux téméraire, qu’ilse déridât à le lire et à l’entendre, et qu’au milieu de ses graves labeurs,la seule vue de Despréaux lui inspirât jusqu’à la fin de l’allégresse.Boileau était un des rares et justes divertissements de Colbert. On nousa tant fait Boileau sévère et sourcilleux dans notre jeunesse, que nousavons peine à nous le figurer ce qu’il était en réalité, le plus vif desesprits sérieux et le plus agréable des censeurs.
Pour mieux me remettre en sa présence, j’ai voulu revoir hier, auMusée de sculpture, le beau buste qu’a fait de lui Girardon. Il y esttraité dans une libre et large manière : l’ample perruque de rigueur estnoblement jetée sur son front et ne le surcharge pas ; il a l’attitude fermeet même fière, le port de tête assuré ; un demi-sourire moqueur erresur ses lèvres ; le pli du nez un peu relevé, et celui de la bouche, indi-quent l’habitude railleuse, rieuse et même mordante ; la lèvre pourtantest bonne et franche, entr’ouverte et parlante ; elle ne sait pas retenirle trait. Le cou nu laisse voir un double menton plus voisin pourtant dela maigreur que de l’embonpoint; ce cou, un peu creusé, est bien d’ac-cord avec la fatigue de la voix qu’il éprouvera de bonne heure. Mais àvoir l’ensemble, comme on sent bien que ce personnage vivant était lecontraire du triste et du sombre, et point du tout ennuyeux !
Avant de prendre lui-même cette perruque un peu solennelle,Boileau jeune en avait arraché plus d’une à autrui. Je ne répéterai pasce que chacun sait, mais voici une historiette qui n’est pas encore entrée,je crois, dans les livres imprimés. Un jour, Racine, qui était aisémentmalin quand il s’en mêlait, eut l’idée de faire l’excellente niche de menerBoileau en visite chez Chapelain, logé rue des Cinq-Diamants, quartier
31